La vie d’Elsa

Après avoir consacré des biographies à Pasolini et à Moravia, René de Ceccatty se plonge dans la vie et l’œuvre d’Elsa Morante (1912-1985). Il nous fait redécouvrir, avec un art du détail et de l’analyse remarquable, une génération d’écrivains et la richesse des milieux littéraires italiens de l’époque.


René de Ceccatty, Elsa Morante. Une vie pour la littérature. Tallandier, 425 p., 21,90 €


Si Elsa Morante est très appréciée en France dès ses premières publications, en Italie elle est devenue un auteur culte, mise sur le même plan que Manzoni ou Lampedusa. Cette notoriété date surtout de la publication de La Storia (1974), aussitôt tiré à des milliers d’exemplaires, aussitôt traduit et diffusé dans le monde entier. Le très beau film que le roman inspira à Luigi Comencini contribua sans aucun doute à sa célébrité.

René de Ceccatty, Elsa Morante. Une vie pour la littérature

Elsa Morante

Dès la couverture de la biographie, on découvre une femme très brune, de type méridional, aux traits bien dessinés, à l’expression très dure. Sur les nombreuses photos qui agrémentent le texte, elle ne sourit (légèrement) qu’à la fin de sa vie. Son enfance et son adolescence ne semblaient pas la destiner à un avenir brillant. Née dans une famille modeste, officiellement d’Augusto Morante (homosexuel ou impuissant) mais en réalité d’un « faux oncle » sicilien. Irma, la mère, institutrice, est juive. La petite fille achève l’école primaire dans l’institution privée, et luxueuse, de la marquise Maraini Guerrieri. René de Ceccaty voit dans cette scission entre deux mondes l’origine du rapport que la romancière entretient avec l’imaginaire :« L’espace des choses matérielles n’est pas notre vrai espace », écrivait-elle.

En dépit de sa précocité intellectuelle, Elsa Morante ne fit pas d’études supérieures et gagna très tôt sa vie en donnant des petits cours et en écrivant des livres pour enfants, tout en publiant quelques articles dans des revues. Sa rencontre (1936) avec Alberto Moravia, déjà très célèbre, est décisive et, en dépit de leur séparation, elle marquera sa vie entière. Disons dès l’abord que, dans ce couple chaotique, chacun garda son entière autonomie, humaine et littéraire. Chacun écrit de son côté, sans se laisser influencer par l’autre, chacun multiplie les aventures amoureuses, très réelles chez Moravia, plus imaginaires chez Elsa, qui s’attache de préférence à des homosexuels (Visconti, Pasolini, Bill Morrow…) Ce que les époux ont en commun, en dehors de la littérature, ce sont : leur semi-judéité, qui les rapproche au moment des persécutions nazies, leur engagement à gauche, et leur cercle d’amis : Leonor Fini, Pasolini, Laura Betti, la Callas… qu’ils rencontrent régulièrement, au théâtre, dans les restaurants romains, ou avec qui ils voyagent en Afrique et en Inde. Mais Elsa ira seule et restera assez longtemps à New York, où elle découvrira, et appréciera, entre autres mouvements, la Beat Generation. C’est le moment où elle s’éprendra du sculpteur Bill Morrow, homosexuel, qui se suicidera à l’âge de vingt-trois ans. Cette disparition sera une épreuve marquante dans la vie d’Elsa.

René de Ceccatty, Elsa Morante. Une vie pour la littérature

Elsa Morante

Mis à part le tableau exhaustif des milieux artistico-littéraires italiens entre 1939 et 1980, Ceccatty étudie, avec une rigueur universitaire, chacune des œuvres de la romancière : Mensonge et sortilège, L’île d’Arturo Aracoeli, pour ne citer que les plus célèbres. Il résume, analyse, commente fait des comparaisons, prospecte la presse et, tout en donnant la priorité à la romancière, ne néglige pas son œuvre poétique, belle bien que moins connue. Pour une meilleure compréhension de son personnage, il recherche les écrivains qu’elle admirait, Genet, Bob Dylan, par exemple, reproduit les passages les plus significatifs de ses journaux intimes ou les jugements de ses propres amis. Rien n’est laissé de côté.

Littérairement, Elsa Morante connaît la gloire de son vivant. Humainement, les faits sont moins brillants. Malgré une vie mondaine trépidante, elle sera toujours solitaire : son exigence, son refus du réel, son étrange conception de l’amour, l’isolent. N’ayant pas eu d’enfants, alors qu’elle aimait profondément les enfants, elle n’eut jamais de famille à elle. Puis, à soixante-dix ans, paralysée à la suite d’un accident, cette femme intraitable, inadaptable, doit apprendre à renoncer, à abdiquer, du moins physiquement car sa force morale et intellectuelle n’est pas entamée. « Je voudrais mourir », ne cessait-elle de dire dans la luxueuse maison de retraite où elle finit ses jours, entourée de ses amis et de son mari.

Comme il est impossible de rendre compte sans manques de ces 425 pages d’une densité exceptionnelle, il ne me reste plus qu’à en recommander la lecture.

Monique Baccelli

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