Retour aux camps

Le goulag stalinien et le KL nazi n’ont cessé d’être analysés en regard l’un de l’autre, même si l’on a davantage comparé le premier au second. Leur distinction ou assimilation a plus contribué aux théories politiques du totalitarisme qu’à la connaissance historique. Elle s’appuyait sur des témoignages et des archives générales. Or, depuis une trentaine d’années, les historiens ont accès à des sources nouvelles considérables. Des archives ont été ouvertes, les méthodes d’investigation ont varié, incluant l’anthropologie et l’archéologie. De nombreuses monographies, une abondante production littéraire sont maintenant disponibles. L’historiographie change en partie notre perception de ce que David Rousset, un des premiers à les avoir comparés, appelait « l’univers concentrationnaire ». Deux ouvrages majeurs font le point sur ces recherches historiques.


Luba Jurgenson et Nicolas Werth (dir.), Le goulag. Témoignages et archives. Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1 152 p., 33 €

Nikolaus Wachsmann, KL. Une histoire des camps de concentration nazis. Trad. de l’anglais par Jean-François Sené. Gallimard, 1 160 p., 45 €


Les deux volumes se présentent différemment. Le goulag est une anthologie divisée en quinze chapitres, ouverte par une longue introduction historique et des prologues aux chapitres qui mêlent des témoignages, des œuvres littéraires et des documents administratifs. Ce qui en fait un dossier dense, aux entrées multiples (on regrettera seulement le titrage négligé des textes). KL est un ouvrage historique de forme classique, son récit analytique suit la chronologie des principaux événements, tout en variant les points de vue. L’auteur va et vient entre la micro-histoire et les visions d’ensemble. Son utilisation des témoignages écrits ou oraux confrontés aux sources de toutes sortes dresse un tableau complet, historique et sociologique, des camps nazis.

Des analogies entre les deux systèmes s’imposent immédiatement à la lecture, sans que cela autorise à les confondre. On peut, comme l’avaient fait jadis Rousset et ses camarades déportés, confronter l’expérience des uns à la réalité des autres pour mieux comprendre comment fonctionnaient ces deux machines de terreur. Le matériau considérable fourni par ces deux ouvrages éclaire beaucoup d’aspects, à commencer par la fonction politique de ces camps et les circonstances de leur création.

Dans les deux cas, ils ont été ouverts dès la prise du pouvoir, pour enfermer les opposants au nouveau régime. Un premier système a été conçu par les bolchevicks en 1918 pendant la guerre civile. Il comprenait des « camps de concentrations » (sic) gérés par la police politique (Tcheka), où étaient internés, sans aucune base légale, « des individus appartenant à des catégories arbitrairement construites par le pouvoir bolchévique et qualifiées de ‟socialement dangereuses” (‟bourgeois”, ‟nobles”, ‟koulak”) ». S’y ajoutaient « des ‟camps de travail” censés remplacer, pour les délinquants condamnés à l’issue d’une procédure judiciaire, la prison traditionnelle ». Puis, dès 1922, des réformes ont abouti à l’organisation mise en place en 1929, qui a caractérisé le goulag jusqu’à la mort de Staline. Elle comprend des « camps de travail correctif » où sont incarcérés tous les détenus condamnés à trois ans et plus (soit environ 120 000 personnes en 1929), et les « colonies de peuplement » destinées aux personnes et groupes déplacés sans jugement. En pratique, l’ensemble est dominé par le travail forcé que justifient des grands travaux et l’exploitation de ressources naturelles dans des zones dites « inhospitalières ».

Luba Jurgenson et Nicolas Werth (dir.), Le goulag. Témoignages et archives

Le système nazi a lui aussi été mis en place dès la prise du pouvoir par Hitler en 1933. Il s’est également placé hors la loi, sous la responsabilité d’abord des SA et des SS, puis, après l’élimination des SA, de Himmler et de la seule SS. Les premiers camps furent improvisés, installés dans des locaux récupérés (brasseries, appartements privés, foyers…), et gérés par des paramilitaires nazis. En 1933, il y en avait 170 dans la seule ville de Berlin ! « Il n’est pas un village ou un quartier dans une ville qui n’ait de tels repaires de tortures privés », écrivait ce printemps-là un journaliste communiste. « Pour l’essentiel, note Nikolaus Wachsmann, les opposants appréhendés ne furent pas présentés devant des tribunaux, en 1933 du moins, parce qu’ils étaient détenus non pas pour des actes illégaux, mais pour ce qu’ils étaient – des supposés adversaires du nouvel ordre. » Ainsi, près de deux cent mille personnes se trouvèrent, à un moment ou un autre, détenues lors de cette première année. Le système fut ensuite « modernisé » par Theodor Eicke, bras droit de Himmler, avec l’assentiment de Hitler qui, en plus, unifia l’ensemble de la police sous la direction de Himmler. Le dictateur « prisait l’arme des camps en tant qu’arme puissante dans son offensive totale contre les ‟ennemis de la communauté” ».

L’hyper violence, la torture et la sauvagerie des gardes ont immédiatement caractérisé les pratiques dans les deux systèmes. Et chacun s’est inspiré d’un camp modèle. Pour le goulag, le camp des îles Solovki, installé dans un ensemble de monastères saccagés en Carélie, devint « une sorte de laboratoire où furent mises au point les méthodes qui allaient être appliquées par la suite dans les autres camps du GOULAG », expliquent Luba Jurgenson et Nicolas Werth. « On y expérimentera en particulier les moyens d’améliorer la productivité des détenus, allant de la promesse d’une libération anticipée à la mise en cachot, voire à l’exécution pour refus de travailler, en passant par la réduction des rations alimentaires si la norme n’était pas réalisée. » Les textes publiés témoignent de l’arbitraire et de la perversité des châtiments infligés, de la « brutalisation extrême » des tortures : « Il est tellement dur de mourir aussi misérablement, de manière si honteuse, à 23 ans », écrit un jeune détenu à Maxime Gorki qui a « visité » le camp en 1929 sans rien y voir.

Même sadisme dans les premiers camps nazis, avec Dachau comme « camp modèle de Himmler », où la SS inaugura son règne par « une orgie de violence ». La structure de base de la terreur illégale intégrait police et camps sous une même autorité : « La police politique procédait aux arrestations et envoyait les prisonniers en préventive au camp de Dachau où ils étaient gardés par la SS. » Dont les membres étaient « armés du droit de tuer ».

Mais cette similitude des débuts et de la sauvagerie des tortionnaires ne commande pas des destinées identiques pour les deux systèmes concentrationnaires. Ils servent deux régimes totalitaires aux visées opposées. Le stalinien est utopique, il vise la construction autoritaire d’un socialisme épuré de ses éléments hostiles et dans un seul pays. Le nazi est apocalyptique, il se veut racialement hygiénique et mène une lutte à outrance contre les races ennemies de l’Allemagne. Les contextes de développement sont également distincts.

Le goulag s’épanouit avant la Seconde Guerre mondiale (1929-1941). Plusieurs camps « deviennent des camps de la mort », nous disent Werth et Jurgenson (voir le détail des sévices dans leur chapitre VIII, avec notamment un rapport sur les taux de mortalité des détenus par camp, en 1934 : 34,4 %, 25,8 % ou 13,2 %), en particulier pendant les années de la « Grande Terreur » (1937-1939), quand les déportés se comptent par millions, ou encore en 1940 avec les massacres de soldats polonais à Katyn et dans d’autres camps. Le goulag est alors un instrument essentiel de l’État totalitaire qui réorganise violemment la structure sociale, les espaces nationaux et détruit toutes les structures intermédiaires entre le dictateur et son peuple-prolétaire. Mais il n’est pas vraiment préparé à la guerre qui lui attribue de nouveaux proscrits (déportation des peuples occupés à l’Ouest par l’Armée rouge), tandis que l’invasion allemande de 1941 contraint le transfert vers l’Est de 700 000 détenus.

Ce nouveau contexte révèle « les aspects complexes, souvent contradictoires, du système des camps de travail forcés en URSS : évacuation chaotique de centaines de milliers de détenus face à l’avancée des troupes allemandes, libérations massives de ‟droit-commun”, durcissement du régime appliqué aux ‟politiques”, aggravation catastrophique des conditions de vie et de travail ». La crise s’accentue au sortir de la guerre, « due notamment au fait que le GOULAG est devenu une immense machine bureaucratique, très lourde à gérer, avec une production du travail pénal de plus en plus faible, des coûts d’encadrement de plus en plus élevés, des détenus de plus en plus rétifs ». Avec une population record (2,7 millions de « déplacés spéciaux »), le système est confronté jusqu’à son démantèlement, à partir de 1953, à une double crise : il « n’est pas capable de faire régner l’ordre dans les camps » (c’est l’heure des révoltes auxquelles est consacré le chapitre XIV de l’anthologie) « ni d’assurer leur rentabilité économique. » Après la mort de Staline, la perpétuation du régime communiste nécessite l’abandon des principales règles de ce système sans pour autant laisser la place à un État de droit.

Luba Jurgenson et Nicolas Werth (dir.), Le goulag. Témoignages et archives

Le destin des camps de concentration nazis est tout autre.  Il prend sa signification et trouve son efficacité avec la guerre. Dans l’esprit de Himmler, « la lutte à outrance contre les ennemis de l’Allemagne risquait de durer des siècles et ne serait jamais gagnée avec les armes traditionnelles », rapporte Waschsmann. « La victoire totale ne serait acquise que par la terreur totale conduite par des guerriers d’élite. » La déclaration de guerre, le 1er septembre 1939, marque même, selon l’expression de Rudolf Höss, le commandant d’Auschwitz, « une date fatidique dans l’évolution des camps ». Des « soldats politiques » de la SS des camps partent au front, semant la terreur dans les villages polonais, volant, torturant, assassinant ; beaucoup rejoignent la sinistre division SS Toptenkopf, responsable d’innombrables crimes de guerre, que fonde justement Theodor Eicke. Les camps, avec de nouveaux cadres, deviennent l’instrument central de l’extermination de masse des ennemis intérieurs (opposants politiques, marginaux sociaux et Juifs), des prisonniers soviétiques et polonais, et de l’exercice de la terreur dans les territoires occupés. De nouveaux KL sont établis dont Auschwitz (qui, en 1942, sera le plus vaste avec Mauthausen), Struthof en Alsace ou Gross-Rosen en Basse Silésie. Les exécutions y sont une routine et « à partir de 1940, de plus en plus de SS devinrent des meurtriers ». Le cas de l’escadron de la mort de Sachsenhausen, composé d’une douzaine de SS, principalement des jeunes sous-officiers d’une vingtaine d’années, est resté terriblement célèbre. Selon Nikolaus Wachsmann, « il en résulta une dynamique mortifère avec des ordres de meurtres venant d’initiatives d’en haut et d’initiatives locales se radicalisant les unes les autres et plongeant les KL dans un maelstrom de destruction ».

Les camps de concentration subissent alors une « transformation majeure ». Ils passent « des conditions mortifères du début de la guerre à l’extermination de masse, adoptant ainsi une fonction duelle. […] La tuerie de masse systématique tourna au génocide en 1942 lorsque la Shoah pénétra dans les KL. Mais ce changement ne surgit pas de nulle part. Il est frappant de constater que de nombreux éléments structurels de la Shoah émergèrent dans les camps de concentration avant que la SS ne franchît le seuil du génocide. Cela incluait la déportation des victimes directement vers leur mort, des transports étroitement programmés, le camouflage minutieux du meurtre de masse avec des salles de douche et des cabinets médicaux factices, l’emploi de gaz toxique, dont le Zyklon B, la construction de nouveaux crématoires adaptés, réparés et étendus pour répondre au grand nombre de morts, les tris réguliers pour tuer ceux ‟inaptes au travail”, la profanation des cadavres des prisonniers pour arracher leurs dents en or. […] En bref, les mécanismes essentiels de la Shoah étaient en place à la fin 1941 et un KL comme Auschwitz était prêt pour le génocide des Juifs d’Europe ». Il devint le centre du système, une véritable cité de la mort « où tout était poussé à l’extrême », tandis que l’assassinat des Juifs de l’Est avait donné lieu à la construction de centres de mise à mort spéciaux (Treblinka, Belzec, Sobibor, Chelmno…) ou à des fusillades de masse dans les ravins (Babi Yar, Ponary…).

Ces deux ouvrages, impossibles à résumer en quelques lignes, abordent de très nombreux autres aspects de ces camps, jusqu’aux traces qu’ils ont laissées dans notre monde réputé civilisé (conflits bureaucratiques, fonction économique finalement marginale, « zone grise », le travail comme châtiment, le sort des femmes, les pillages et la corruption, les stratégies de survie, résistances et révoltes des détenus, etc.). Plus qu’édifiante, leur lecture est indispensable.

Jean-Yves Potel

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