Douleur et jouissance de soi

Algernon Charles Swinburne, Lesbia Brandon

Algernon Charles Swinburne

Certains livres sont à ce point intenses et personnels que leur lecture ébranle le corps, des pieds à la tête, et l’envahit d’une indicible fièvre érotique. Lesbia Brandon d’Algernon Charles Swinburne est de ceux-là. C’est, en dépit du titre, l’histoire d’un jeune garçon de douze ans, bientôt en partance pour Eton. On est dans l’Angleterre de la gentry, vers 1850. Son éducateur, Denham, l’y prépare à coups de fouet. Herbert est fouetté tous les vendredis aux verges de bouleau qui ne font effet que sur la peau nue. Denham est d’une rigueur extrême et ne semble pas se laisser émouvoir ni par la nudité ni par les larmes de son élève : « Denham avait trop d’expérience pour administrer la punition d’un seul trait. Il s’arrêtait après chaque coup et donnait au garçon le temps de souffrir ». Mais l’un et l’autre sont au comble d’une intimité qui les unit et les sépare à jamais.

Denham est amoureux de la sœur aînée : « il avait puni le jeune garçon pour une similitude que la correction n’avait fait qu’accentuer… » Aucun détail n’est omis, tout parle de ce qui a eu lieu, les frémissements de honte, les traces du châtiment à la bibliothèque où les punitions ont lieu. L’un et l’autre, le précepteur et l’élève, ne vivent que par le souvenir et la perspective de la punition. C’est le fouet qui désormais sera la substance de l’être du jeune élève ivre de mer et de vent.

Algernon Charles Swinburne, Lesbia Brandon

Ce que décrit ce livre, c’est cet étrange côtoiement de la souffrance physique et du comble de l’aperception de soi. Herbert vit ainsi, paradoxalement, au point le plus extrême de l’existence, tourmenté par la honte et la douleur, et par là même au plus haut de la jouissance de soi ; il se sait inaliénable, comme se savent inaliénables tous ceux qui furent jadis éduqués dans de sévères collèges.


Algernon Charles Swinburne, Lesbia Brandon. Trad. de l’anglais par Lola Tranec-Dubled. Gallimard, coll. « L’Imaginaire » (n° 180), 266 p., 8,50 €

Georges-Arthur Goldschmidt

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