Le jeu de l’épure

« L’Imaginaire » est à mes yeux une expérience paradoxale de lecteur, rencontre d’un catalogue enivrant et d’un travail éditorial nul – au sens littéral : aucun appareil critique ou presque, une mise en page dépouillée, des premières de couverture ne supportant jamais le poids des ans, des pages dont la sordide coutume veut qu’elles tombent dès la deuxième lecture. Autant dire que l’exigence du lectorat auquel est destinée la collection aurait dû logiquement mettre fin à son existence il y a longtemps.

Sherwood Anderson, Winesburg-en-Ohio

Si cela n’a pas été le cas, c’est sans doute grâce aux références choisies, qui se prêtent semble-t-il naturellement à ce jeu de la nullité et de l’épure – en plus de la réussite commerciale de Gallimard, bien sûr. Car chaque livre de la collection qui compte s’attache à une signification profonde dans la vie de son lecteur, et permet à chacun de vivre son bref été de l’anarchie en compagnie d’Henri Calet, de jeter un rire postcolonial dans la maison de M. Biswas, de jouer de ces nombreuses marelles romanesques qu’on ne retrouve aussi fortes et accessibles que là, dans ce catalogue. Ces livres sont pour moi des destinations et des carrefours intimes sur des chemins de part en part intimes, qui débordent sans cesse la littérature sans jamais oublier qu’elle se situe au cœur de leur itinéraire. Alors, leur délivrance à nu permet un réel plaisir d’imaginaire, dans lequel on se figure ces anonymes petites mains d’édition qui parcoururent avant nous, pour nous, des sentiers parallèles, arpentant leurs sens intimes et profonds.

Sherwood Anderson, Winesburg-en-Ohio

Sherwood Anderson © William Gropper

Ce cheminement anonyme et libérateur, je ne l’ai jamais retrouvé aussi pénétrant qu’à cette époque où je me rêvais explorateur du continent de la littérature états-unienne, à travers quelques chemins dont l’un d’entre eux me mena à Winesburg, Ohio. Les nouvelles de Sherwood Anderson qu’encensent Henry Miller, Amos Oz ou Philip Roth étaient déjà référencées dans l’inventaire à la Prévert du catalogue de « L’Imaginaire ». Rien dans cette édition n’est dit de ce livre qui ne peut pourtant qu’inviter à l’enquête, à l’introspection, au soupçon. Le paradoxe est ainsi un peu celui qui habite selon moi tout lecteur, condamné à faire l’expérience simultanée d’une littérature proprement impotente et nue, qui dans cette nudité polymorphe offre pourtant plus que des échappatoires : d’autres imaginaires permettant d’habiter d’autres réalités.


Sherwood Anderson, Winesburg-en-Ohio. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Marguerite Gay. Gallimard, coll. « L’Imaginaire » (n° 591), 322 p., 9,50 €

Pierre Tenne

À la Une du hors-série n° 2