La révolution, mes fesses !

La jaquette du dernier roman de Wendy Guerra, Un dimanche de révolution, attire suffisamment l’attention pour qu’on s’y arrête avant d’ouvrir le livre. Le titre d’abord, provocateur à souhait : imagine-t-on le loisir dominical dans la construction du socialisme révolutionnaire ? Puis la photographie : Wendy Guerra elle-même – avec sa dégaine d’adolescente accoudée à une grosse voiture américaine des années 1950 comme il en existe uniquement à Cuba –, qui happe le lecteur avec son regard direct, pénétrant, et lui pose la question : « Pourquoi me regardes-tu ? pourquoi moi ? », tout en se demandant avec la même insistance inquiète : « Mais, et moi, qui suis-je ?».


Wendy Guerra, Un dimanche de révolution. Trad. de l’espagnol (Cuba) par Marianne Million. Buchet-Chastel, 216 p., 19 €


Moi. « Une femme menue quiécritdeschoses et ne peut se battre contre son propre destin. » Ce roman est en effet l’histoire, largement – totalement ? – autobiographique, de Cleo, une écrivaine, poétesse – et photographe à ses heures – à Cuba, qui réussit à se faire publier à l’étranger, qui reçoit prix et distinctions, et qui hannetonne dans son île, prisonnière de la censure, de la surveillance insidieuse et permanente de sa vie la plus intime, d’un système qui non seulement ne laisse aucune place à la création et à l’épanouissement individuel mais s’emploie à les détruire à la racine par des procédés pervers, ici parfaitement démontés. Roman qui ne se conçoit pas autrement qu’à la première personne du singulier car il met en scène la singularité essentielle d’une jeune femme qui pose un regard innocent – et donc plein de questions – sur la réalité qui l’entoure et qui l’oppresse au point de l’enfoncer dans des crises de dépression dont elle ne sort, péniblement, que par la littérature.

Wendy Guerra, Un dimanche de révolution

Wendy Guerra © Silvio Rodriguez

L’intrigue déroule un face­-à-face, décrit sans concession, entre une exigence absolue de liberté physique et mentale de la part d’une artiste, Cleo, qui s’assume pleinement comme telle et une tentative d’emprise totale sur les personnes qu’incarne Alberto, le seguroso de la famille. La question de la liberté du corps devient centrale, il s’agit d’en jouer et d’en jouir malgré l’œil caché, omniprésent : « te montrer nue dans l’intimité de ta chambre, te déshabiller pour une foule depuis la cachette de ton enfance […]. C’est là que se cachent mes pleurs, mes obsessions, mes joies et toutes mes défaites. Faire l’amour avec Gerónimo dans toutes les positions possibles devant la caméra, dos à la caméra et en piqué, touchant le ciel, oui, mais sans perdre conscience qu’on nous surveille ». Wendy Guerra n’a cessé de manifester cette revendication impérieuse, que ce soit dans ses romans antérieurs, en particulier son livre inspiré par Anaïs Nin, Posar desnuda en la Habana (Poser nue à La Havane) ou en se dévoilant, tel un bébé nu allongé sur un coussin, devant l’objectif inspiré de Daniel Mordzinski, le photographe des écrivains. Les autorités ne se sont pas trompées sur le défi insolent que cette fausse ingénue et vraie femme leur lançait : un seul de ses ouvrages a reçu une autorisation de publication à Cuba alors qu’ils sont accueillis et encensés partout ailleurs.

Puis un jour apparaît Gerónimo le libérateur, un acteur hollywoodien qui vient à La Havane faire un film sur le père de Cleo. Son père ? Elle découvre peu à peu que son histoire familiale, avec un géniteur tout ce qu’il y a de plus cubain, n’est en fait qu’un mensonge et que son père véritable est un Américain dont elle ignore tout. Est-ce le signe d’une libération mentale enfin acquise ? Rien n’est moins sûr, car l’enfermement peut changer de signe lorsque l’impossibilité de sortir de l’île, enfin surmontée, devient une impossibilité d’y rentrer : « Sans Cuba, je n’existe pas. Je suis mon île. »

Wendy Guerra, Un dimanche de révolution

Coïncidence ? Cette recherche du père semble partagée par plusieurs écrivains cubains, comme si pour ces enfants des pionniers de la révolution, qui n’ont rien connu d’autre que leur île sous l’emprise du régime castriste, chercher le père revenait à soulever le voile de mensonge jeté par la propagande officielle sur une histoire collective et une généalogie individuelle trafiquées pour les besoins d’un contrôle absolu des esprits et des corps. C’est ce qui apparente le roman de Wendy Guerra à celui d’une autre écrivaine cubaine, par-delà les différences évidentes de sujet, de ton et de style, je veux parler du Fils du héros de Karla Suárez. Remarquons au passage que le nouveau livre de Cleo s’intitule La fille du guerrier ; « mon premier roman, regorgeant de confidences, de clés et d’imbroglios historiques qui élucident le chemin complexe vers mon père ». On laissera à la psychanalyse le soin d’examiner ce thème chez des écrivains qui ont grandi dans la sphère gouvernée par ce « petit père du peuple » qu’était Fidel Castro.

Il y avait encore récemment – peut-être y a-t-il toujours – un détail de la vie quotidienne à Cuba dont la répétition devenait troublante, même pour le touriste étranger peu informé des dessous de la réalité du pays. On voyait accrochée aux montants des petits étals ambulants, dans l’encadrement des fenêtres, au coin des portes, une cage à oiseau fermée, sans oiseau à l’intérieur. Et cette cage vide, désertée par le chant et le mouvement de la vie, contenait un double symbole : la prison et l’appel de la liberté. Ce pourrait être l’emblème du roman de Wendy Guerra.

Daniel Lefort

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