Limoges, ville natale

Dans Limoges, le narrateur revient quelques jours dans sa ville natale, « lieu administratif de naissance, d’accouchement, de maternité, d’état civil », mais pas seulement. À travers ce récit de ville aux allures de récit d’enfance, Pascal Herlem interroge avec humour et gravité, l’expression figée et les préjugés qui l’accompagnent. Limoges, ville natale, est aussi la ville où le narrateur a passé son enfance et sa jeunesse. Limoges, ville de naissance, est aussi la ville de décès de sa sœur, Françoise, évoquée dans le premier récit de Pascal Herlem, La sœur (2015). La « petite plaie qui a cicatrisé vite » le rattrape pour l’emporter vers le granit de Limoges, roche éruptive de l’enfance.


Pascal Herlem, Limoges. Gallimard, coll. L’arbalète, 130 p., 15,50 €


Limoges, « ma ville natale, celle où je vins au monde, le monde ayant pris ce jour-là à mes yeux de nouveau-nés la forme, la substance, la couleur, l’odeur, le poids de Limoges. » La ville, pour Pascal Herlem, n’est pas seulement un lieu. Limoges apparaît comme un corps sensible, que l’on touche, que l’on parcourt, que l’on regarde, que l’on sent, et que l’on porte en soi. Ce corps a le goût de châtaignes, de pommes au four, de « fressure de porc sauce gribiche » et de « fraise de veau à la poulette ». Il sent la manufacture de porcelaine « oxydes et cristaux en fusion, cuivre chaud, térébenthine, caramel, sucre, miel du tabac Clan pour la pipe », ou le parfum de son père « du vétiver avec une note sucrée non identifiée, du chypre puissant, persistant ». Son poids est lourd. C’est celui du granit, et de sa « beauté austère », de l’ardoise des toits et du bitume « noir luisant » des trottoirs.

Pascal Herlem, Limoges

Pascal Herlem

Limoges apparaît alors comme le récit, tout en retenue, d’un corps à corps sensible, entre une ville, jadis mal aimée, et un homme : « (…) je laisse plus facilement Limoges entrer en moi, me traverser, m’habiter, me parler ». Ce rapport intime entre l’espace et le narrateur se dessine avec évidence, sans forçage ni lyrisme excessif. Le narrateur semble se laisser porter, tenu par un « bien-être » joyeux. L’écriture de Pascal Herlem s’accorde à cette harmonie. Les phrases, rapides et fluides, insufflent au récit un souffle léger et attachant : « Je suis heureux d’être là, de retrouver mes rues, je me déplace facilement, souplement, en habitué, sans avoir à chercher mon chemin, j’éprouve de nouveau l’envie irrépressible de dire au premier venu que je suis d’ici, né ici, natif de Limoges. Ça m’inquiète légèrement ». Le narrateur est enthousiaste, mais exerce toujours avec humour, une retenue ou un pas de côté. Il semble tendu entre le désir de dire, de se dire, et de se taire, de jouer avec les ellipses et les raccourcis pour ne jamais s’épancher : « Je ne m’y arrête que pour aller fleuri leur tombe, donner un petit coup de balai, et basta, on n’en parle plus ». Avec humour, il se décale, s’observe à distance, évitant ainsi de se perdre dans une introspection narcissique. S’il est attentif à son allure, il ne manque jamais de s’en moquer délicatement : « Vu l’heure, j’enfile mon trench-coat, dont le chocolat s’harmonise avec ma tenue, aucune faute de goût, et je sors de dîner ».

Le récit de Pascal Herlem semble puiser toute sa force comique et réflexive dans ces décalages et ces décentrements réguliers. La mise en scène de personnages extérieurs et de rencontres souvent drôles, en est un autre exemple, à l’image de celle de Paul et de son chien Paul : « Il me parle abondamment de l’histoire des émaux, après m’avoir confié ou avoué qu’il s’appelle Paul aussi, vous comprenez, c’est le hasard, mais bon, s’appeler comme son chien, hein, c’est pas facile à vivre ». Limoges n’est pas seulement un lieu d’introspection. Elle est un lieu de croisements et d’échanges avec le monde entier. La rencontre impromptue avec les Liégeois et le déjeuner dans un restaurant antillais, souligne bien l’ouverture du récit à d’autres histoires, d’autres corps et d’autres espaces. Rita, la réceptionniste de l’hôtel Turgot, est à cet égard un des plus beaux personnages du récit. C’est elle qui semble permettre au narrateur de se perdre dans Limoges, de se perdre en Limoges, de « s’extraire des enveloppes désuètes » et de se défaire des préjugés sur la ville laissés par ses parents. « Il se peut que l’existence de Rita contrarie les vieux équilibres traditionnels », affirme-t-il, non sans humour.

Pascal Herlem, Limoges

La gare de Limoges (1990)

À travers les rencontres et la diversité des personnages, c’est encore la question de la « ville natale » qui se pose. « Ne pourrait-on pas avoir plusieurs villes natales, après tout ? Elles finiraient bien par coexister non ? » Pascal Herlem dit, avec finesse, combien l’expression de « ville natale » gomme la diversité des lieux et des « moi ». Sous sa plume, grâce à la forme même du récit et des jeux temporels qu’il permet, Limoges tend à se démultiplier : elle est à fois granit austère et infinies variations de gris, lieu de naissance et de mort, ville romaine et ville moderne, accent limougeaud et accent liégeois, châtaignes et poulet boucané, planteur et liqueur d’Obazine, porcelaine de Limoges et d’Asie. Dans Limoges, les territoires et les temps se superposent, révélant le millefeuille mouvant du « moi » du narrateur, à la fois enthousiaste et effrayé, d’ici et d’ailleurs, élégant et suranné, délivré du deuil de sa sœur et hanté par son fantôme.

Il s’en dégage une impression de vie et de mouvement. Jamais les lieux ne se figent dans un passé idéalisé. À travers une langue riche et précise, parfois soutenue, parfois plus familière, ils se meuvent avec souplesse dans l’espace et le temps. La description du jardin d’enfance, topos littéraire s’il en est, donne littéralement vie à ce « périmètre » magique du passé, venant alors habiter et délivrer le narrateur du poids des morts et des souvenirs : « (…) le jardin est simple, une petite plate-bande court le long du mur mitoyen à main droite, elle est plantée de rosiers grimpants, des rosiers classiques, des ghislaine-de-féligonde, des zéphirine-drouhin, peut-être quelques maria-lisa. (…) Le jardin de cette maison m’appartient, il est à moi, il est en moi, c’est une parcelle de Limoges qui m’habite. C’est mon jardin d’enfance ».

Jeanne Bacharach

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