Sauver les meubles

Mobile home est le premier livre de Marion Vernoux. Elle y raconte sa vie comme elle ne va pas trop bien, le cinéma qu’elle aime par-dessus tout, une mère qui part en fumée, un père qui manque d’adresse, une grand-mère qui ressurgit de l’Histoire… Par la réalisatrice de Personne ne m’aime, À boire, Les Beaux jours, Et ta sœur et Bonhomme, qui sortira en 2018.


Marion Vernoux, Mobile home. Éditions de l’Olivier, 256 p., 17, 50 €


C’est une autobiographie un tantinet déglinguée, avec sa famille de guingois, ses chemins de vie à la renverse, ses façons de parler de soi parfois à tort, parfois de travers, comme un scénario de vie trop bien mal ficelé, et qui ressemblerait finalement aux films du même auteur : dérangeants, attachants, énervants, touchants…

Une femme, donc, réalisatrice et scénariste, au bord de la cinquantaine, se retourne sur son passé. Une enfance parisienne sur fond de parents un peu trop absents. L’entrée dans la vie adulte et les sorties de route qui s’ensuivent : conduites contradictoires et addictions diverses. Une belle histoire d’amour qui part en lambeaux. Des films que l’on croit avoir réussis et que la critique ne rate pas, etc. Si le décompte des années y est, le compte n’y est pas. Tout tourne vinaigre ou presque. Trois enfants sauvent quand même la mère. Mais la femme ? Mais la fille ?

Le dispositif de Mobile home est astucieux. Partir de la photographie d’une armoire, d’une commode, d’un miroir ou encore d’un lit à barreaux et ouvrir grand les tiroirs de la mémoire. Chaque meuble ainsi décrit agit à la manière d’un objet transitionnel. Défilent des images de tous âges, en tous lieux. Telle cette table de cuisine qui « voyage » de la rue Saint-Martin (1976) à Corsaint (2009) en passant par Soubès (1993) et qui permet à l’auteur d’évoquer menus immuables et repas mémorables. Ou encore ce canapé vert acheté chez Conran, cocon-refuge pour une famille qui se désagrège lentement mais sûrement. Pêle-mêle (c’est le cas de le dire !) : « Les enfants qui dorment dessus. Le sommeil qui vient. Le réconfort d’être deux. »

Il y a une autre manière de nommer les choses, plus crue, plus directe, et sans doute plus vraie : Marion Vernoux tente de « sauver les meubles », dans un détonant mélange d’humour et d’amertume : « J’ai commencé à écrire ce texte pendant les vacances de Pâques, dans ma maison de campagne en Bourgogne, à Corsaint. Mon intention était de – liste n° 1 :
– tromper l’attente ;
– raison garder ;
– solder mes deuils, ma séparation, mes addictions, mes névroses familiales, le flop de mon dernier film ;
-conjurer l’arrivée de la cinquantaine, de la ménopause, du cancer et de la mort. »

Car Mobile home est avant tout un livre cousu-décousu qui traduit une vie cousue-décousue, faite de blessures tant bien que mal formulées et de cicatrices tant bien que mal refermées. La faute à la mère, peut-être, qui préfère la cigarette à la vie et qui partira trop vite en fumée. Ou bien c’est le père, qui n’a d’yeux que pour sa première fille, demi-sœur de la narratrice (une demi-sœur ? tiens, comme dans le dernier film de l’auteur…). Dès lors, on comprend mieux l’image et l’usage que Marion Vernoux fait du patchwork, cette pièce de deux mètres sur deux héritée de la mère, encore et toujours : « Ce chapitre du livre, je m’en aperçois, est construit selon la technique d’assemblage d’éléments hétéroclites chère à ma mère. Rassembler, raccommoder, rapiécer, mettre en pièces pour mieux les reconstituer des morceaux (parfois en lambeaux) de ma vie. »

La nature du mal est cependant profonde. Alors, Marion boit : pour s’oublier, Marion se drogue : pour se dérober, Marion use et abuse de la vie jusqu’à la corde. Tant et si bien qu’un jour la corde se rompt : « Parce que je faisais corps avec ce mal qui me rongeait, l’homme que j’aimais s’est séparé. Le fil qui nous cousait l’un à l’autre s’est cassé. Cette partie « malade » est invisible à l’œil nu…/… Elle a grossi, grossi… m’a grignotée, comme les cancers qui ont emporté mon père et ma mère. Je me suis épuisée à la combattre…/… Ce n’était pas une dépression. C’était une occupation. Une captation. Une confiscation. »

Marion Vernoux, Mobile home

Marion Vernoux © Emmanuelle Jacobson-Roques

Reste le cinéma. Voir des films, mais surtout faire des films. Car Marion Vernoux aime le cinéma par-dessus tout. Il la rattache toujours et encore à la mère (elle exerça pendant quelques années la « rare et nouvelle profession » de « casting director », travaillant notamment pour Louis Malle, Bertrand Tavernier, Patrice Chéreau…), à l’amour d’un autre (Jacques – Audiard, pour ne pas le nommer), à l’amour tout court. Histoire d’une rencontre que l’on peut à peine raconter, tout juste deviner : « Je crois avoir compris pourquoi j’ai aimé le cinéma et continue de l’aimer. De vouloir en faire. Lui seul permet d’abolir et même d’anoblir l’ (le sentiment d’) invisibilité. À raison de vingt-quatre images/seconde, (feue) la pellicule impressionne la solitude du héros. Elle seule le voit. Elle seule et, plus tard (trop tard ? non, il n’est jamais trop tard), les spectateurs qui se font témoins obligeants, voyeurs consentants. Ils sont l’autre manquant. »

Le cinéma n’est pas au cœur du livre de Marion Vernoux, il en est le cœur même : s’il s’arrêtait de battre, son écriture n’aurait plus de raison d’être. D’où les nombreux retours sur tournages, souvenirs de plateaux, évocations de cérémonies, (mal) vécues ou (seulement) fantasmées. Marion s’est rêvée Vernoux, en lettres d’or sur fond de tapis rouge cannois. Que de déceptions pourtant ! Il faut dire qu’avoir été la femme « d’un fils de » n’a pas dû lui faciliter la tâche. Et puis, osera-t-on ajouter, le milieu du cinéma est féroce, sa critique s’écrit souvent au masculin, pour ne pas dire plus… Des films comme À boire ou Et ta sœur sont des canevas à la trame fragile comme l’existence. Encore faut-il pouvoir, ou vouloir entendre cette fragilité-là.

La ligne de flottaison de Mobile home est sans doute aussi incertaine que celle des films du même auteur. Mais c’est peut-être ce qui fait son charme… Sans cesse, on sent Marion Vernoux tiraillée entre un passé qui ne passe pas et un présent qui lui permettrait de tout effacer, de repartir de zéro. Ses fantômes familiaux ont souvent l’allure de fantoches et sont très vite renvoyés ad patres : du côté de ce père trop absent ? Il n’y a guère que Jean-Baptiste, le nouvel amour, qui surnage miraculeusement dans ce naufrage collectif : jeune homme « à la beauté fracassante et fracassée », de dix ans son cadet, qui « revient de tellement loin » que l’auteur s’étonne encore « de le savoir aujourd’hui si près d’elle ».

Reste Bala, la grand-mère maternelle de l’auteur, celle qui ressurgit du fin fond de l’Histoire et qui plane comme une ombre (tutélaire ? le mot semble trop fort…) au-dessus du texte. Toujours un peu convoquée, jamais vraiment évoquée. Effleurée. Mais peut-être, enfin, la vraie part manquante de Marion. Béatrice Engelstein, arrêtée le 3 novembre 1943 à Rennes, déportée le 21 juillet 1944 vers Bergen-Belsen et qui revient en France à la fin de la guerre, « brisée physiquement et moralement ». Qu’a-t-elle fait pendant huit mois, entre son arrestation et sa déportation ? La famille parle de prostitution. Faux ! L’auteur découvrira la vérité à la faveur d’une visite au Mémorial de la Shoah, en 2016 : Bala a été internée au camp de Lévitan. Mais laissons parler Marion : « Je quitte le musée, en proie à une grande excitation. J’écris depuis trois mois un texte qui consigne et légende mes meubles pour apprendre que ma grand-mère triait ceux dont les siens avaient été spoliés. Dans un film, on n’y croirait pas. On taxerait même le procédé de « volonté de scénariste », un déroulé de l’intrigue manquant de naturel et laissant voir les coutures du patchwork. »

Le cinéma. Encore le cinéma. Toujours le cinéma. On dirait que Marion Vernoux a écrit Mobile home dans une ellipse, entre deux films. On ne dirait pas : on le sent, on le sait. On ne parlera pas du dernier, qui s’est pris « la raclée annoncée ». Seulement du prochain. Il s’appelle Bonhomme. Il sort en 2018. C’est l’histoire de Piotr, cuisiniste chez But, victime d’un traumatisme crânien, et de Marilyn, caissière chez Go Sport. C’est une histoire d’amour, bien sûr. Un tantinet déglinguée, évidemment.

Roger-Yves Roche

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