Oscar Wilde, l’amour à mort

L’écrivain Oscar Wilde (1854-1900), d’origine irlandaise, occupe une place particulière dans le cœur des Français. Il est avant tout, pour nous, un personnage gidien, on le connaît en général davantage comme une silhouette épisodique de Si le grain ne meurt, le récit autobiographique de Gide, que comme l’auteur d’une œuvre talentueuse.


Rodolfo Marco-Turnbull, Oscar Wilde, aimer jusqu’à déchoir. Trad. de l’espagnol (Mexique) par Julia Nuñez Aguerre, Éditions Epel, 340 p., 30 €.

Jean Allouch L’amour Lacan. (2009), Éditions Epel, 495 p., 35 €.

Oscar Wilde en Amérique. Les interviews, traduction et préface de François Dupuigrenet Desroussiles, Bartillat, 248 p., 20 euros.

Exposition Oscar Wilde, l’impertinent absolu, du 28 septembre 2016 au 15 janvier 2017 au Petit Palais.


L’exposition, actuellement consacrée par le Petit Palais à cet écrivain francophile, est donc une forme de réparation venue du Continent, après d’injustes années d’oubli. L’hommage concerne tout autant le critique d’art – qui appréciait notamment les tableaux préraphaélites – que l’homme de lettres Oscar Wilde.

Une dizaine de photographies de Wilde en tenue de dandy, prises par Napoleon Sarony à New York, à l’occasion du voyage du poète aux États-Unis en 1882, attestent de son penchant baudelairien pour l’artifice. Pour l’occasion, Wilde s’était vêtu avec une telle recherche, que son image, devenue iconique, avait été détournée en faveur d’une publicité pour un produit de beauté féminin !

Oscar Wilde

Oscar Wilde

Le fait est que Wilde était un véritable esthète, pétri de culture grecque, dont l’objectif était d’imposer à tous son idéal de la perfection. Une grande part de son triste destin s’explique d’ailleurs par le fait que son éthique était avant tout une esthétique.

Au fondement de son idéal de beauté, se trouvait la statuaire grecque. D’après Oscar Wilde, aimer jusqu’à déchoir, essai biographique de Rodolfo Marcos-Turnbull, psychanalyste mexicain, qui a proposé une lecture lacanienne du destin de l’écrivain, Wilde a conservé dans son bureau, jusqu’à son emprisonnement, une copie du Hermès portant Dionysos de Praxitèle.

En France où Wilde a cultivé des amitiés profondes, il reconnaissait parmi ses amis symbolistes et décadents cette même dilection pour les beautés rares et parfaites. Il a fréquenté Verlaine mais aussi Mallarmé. Dans une vitrine de l’exposition, on admirera une lettre envoyée par Wilde au poète qu’il avait rencontré en 1891.

Le goût de l’esthète pour la littérature française s’est également exprimé dans l’une de ses œuvres les plus singulières. Inspiré par le roman décadent de Huysmans À rebours, Wilde a écrit en français une pièce de théâtre intitulée Salomé (1893). L’œuvre était dédiée à Pierre Louÿs, maître de l’érotisme. Les exceptionnelles illustrations d’Aubrey Beardsley, considérées outre-Manche comme immorales du vivant de Wilde, trouvent à juste titre une place d’honneur dans l’exposition.

À l’époque où il imaginait Sarah Bernhardt dans le rôle titre de Salomé, Wilde était déjà subjugué par l’exceptionnelle beauté du jeune lord Alfred Douglas, surnommé Bosie. En vérité, la relation entre les deux hommes résultait d’un malentendu fréquent. Wilde admirait la beauté en Bosie, qui n’avait rien d’autre à offrir en retour que déloyauté et trahison.

oscar wilde

L’amour et la jeune fille, de John Roddam Spencer Stanhope

Dans son ouvrage savant, mais aisé d’accès, Rodolfo Marcos-Turnbull défend une thèse très convaincante : ce que Wilde a aimé en Bosie, c’est l’amour. L’absence de réciprocité dans leur relation frustrante est précisément ce qui a nourri sa passion brûlante.

Une des définitions paradoxales de l’amour élaborées par Lacan sous-tend d’ailleurs l’argumentation du biographe : c’est en n’obtenant pas l’amour qu’on l’obtient. Dans son analyse du comportement amoureux de Wilde, Rodolfo Marcos-Turnbull s’est effectivement inspiré du travail de Jean Allouch, auteur de L’amour Lacan, très pertinent s’agissant du destin wildien.

Les visiteurs de l’exposition pourront s’efforcer de déchiffrer le petit carton déposé par le père de Bosie, le marquis de Queensberry, au club londonien de Wilde. C’est ce bristol qui a précipité l’écrivain dans sa chute. Il comporte un texte peu lisible dont l’encre a pâli : « Pour Oscar Wilde, maquereau et somdomite » (sic). C’est en tout cas ce que Wilde semble avoir lu.

Offusqué de l’offense, il a porté plainte contre le marquis, déclenchant ainsi le processus judiciaire qui allait le broyer et l’envoyer aux travaux forcés pour deux ans. Selon Rodolfo Marcos-Turnbull, sa condamnation est sans rapport avec son homosexualité (gross indecency). Comme Socrate, il aurait été condamné, en fait, pour avoir menacé la cité.

Plusieurs manuscrits de Wilde sont exposés au Petit Palais, notamment celui de la longue lettre adressée à Bosie, publiée sous le titre de De Profundis, écrite depuis la prison de Reading en mars 1897. Elle annonce de tristes retrouvailles avec lord Alfred Douglas. Déchiré d’être séparé de ses enfants, Wilde a pourtant fait le choix de Bosie et l’a retrouvé à Naples, dès sa sortie de prison.

Son courage dans la revendication de sa liberté sexuelle en pleine période victorienne et son destin tragique rencontrent encore des échos dans notre conscience nationale. Wilde est mort à Paris dans la déchéance et la misère pour avoir trop cru à l’amour.

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