Les enfants des dirigeants de la Silicon Valley étudient dans des écoles sans écrans. Ils apprennent à lire, écrire et compter, ils apprennent à bricoler, à coudre et à tenir un jardin. Leurs résultats scolaires sont souvent excellents ; on peut compter sur leurs parents pour s’en assurer. En France, le mot d’ordre est à l’école numérique. Est-ce la bonne direction ?
Philippe Bihouix et Karine Mauvilly, Le désastre de l’école numérique : Plaidoyer pour une école sans écrans. Seuil, 240 p., 17 €
Philippe Bihouix est ingénieur, Karine Mauvilly est journaliste et a brièvement été professeure en collège. Tous deux aiment les faits, donnent des chiffres, et tout ce qu’ils avancent dans Le désastre de l’école numérique a de quoi ébranler des certitudes. Certes, on peut ne pas trop aimer la façon dont ils parlent des technophiles, perçus comme des naïfs ou des innocents, mais l’assurance de certains spécialistes du numérique peut expliquer leur relative condescendance. Qu’on le veuille ou non, il y a dans le numérique, dans les créations et les réalisations qu’il permet, une part de magie. Mais oublions-la un instant pour examiner le contenu de cet essai.

Aujourd’hui, on veut donner des tablettes à tous les collégiens, à commencer par les élèves de cinquième. Les pouvoirs publics locaux n’ont plus les moyens de payer ce matériel. Et puis la formation des professeurs n’a pas suivi, et ils ne savent pas tous quel usage faire de ces objets dont les fonctionnalités resteront limitées : l’usage du wifi est très contrôlé dans les collèges. Et une tablette pour cinq ou six élèves (la réalité des faits) provoque plus de querelles que de travaux.
Imaginons que, comme le craignent les auteurs, ces tablettes envahissent les cartables. D’autres dangers menacent : écologiques, d’abord. Fabriquer un objet numérique, c’est extraire de coûteux minerais, programmer l’obsolescence de ces objets pour qu’un nouvel achat soit rendu nécessaire, c’est envisager un recyclage avec tous les risques qui s’y rattachent : certains produits sont dangereux. Les envoyer dans des pays lointains et pauvres reste la solution (cynique) adoptée. L’énergie consommée pour faire fonctionner les immenses data centers qui traitent et enregistrent les données coûte également cher.
D’autres menaces pèsent sur la santé. Si l’on ignore encore le risque des ondes wifi, on sait que celui-ci est interdit dans les crèches. Sans doute pas par hasard. On n’a en revanche aucun doute sur les douleurs musculaires engendrées par certaines positions face à l’écran, pas de doute non plus sur la lumière bleue que diffusent les LED. Le nombre des enfants atteints de myopie a explosé. La raison ? Sortir, se promener, jouer, courir, c’est faire travailler le muscle oculaire, de près, de loin. Or, bien des enfants préfèrent rester enfermés pour jouer ou faire leurs devoirs.

Certains ont intérêt à ce que l’école se « numérise ». Ils fabriquent du matériel, des applications, des logiciels, et chaque licence payée demande renouvellement. On reconnait ces entreprises. L’une d’elle a signé un accord avec le ministère de l’Éducation nationale. Pour les auteurs, cet accord est très dangereux, parce qu’il « révèle la mainmise des multinationales de l’internet et de l’informatique » et annonce en somme « la destruction de l’école républicaine et de la relation entre enseignants et élèves ». On regrettera que nos deux essayistes enfourchent avec autant de fougue ce cheval: on n’en est pas encore là, même si le risque existe. Jusqu’à présent, la relation reste forte, et qui ne s’est pas fait appeler « maitre » par un élève de sixième ignore ce bonheur.
Proposons de façon modeste une défense du numérique, défense qui prend appui sur des pratiques, des productions et des créations. En toute conformité, d’ailleurs, avec ce que les auteurs écrivent : « Une vraie éducation au numérique permettrait sans doute de distinguer les moments où l’usage du numérique est utile, de ceux où l’on peut très bien s’en passer. » L’usage de la tablette permet ainsi à des enfants dyslexiques ou atteints d’autres handicaps de travailler en autonomie, ou préservés du regard peu amène de certains camarades. L’outil informatique est précieux pour des enfants allophones. Cela ne remplace pas l’échange avec le maitre, mais aide dans le cas d’exercices systématiques avec possibilité d’autocorrection. On pourrait donner d’autres exemples.

« Éduquer au numérique, c’est d’abord éduquer à s’en passer », écrivent les essayistes. Ils ont raison, surtout quand on pense que des enfants dorment sans se séparer du portable, que les troubles du sommeil vont en s’accentuant, que le numérique n’est en aucun cas un gage d’amélioration des résultats scolaires. La main, les yeux, le corps, ce sont nos vrais outils. Penser avec un stylo en main, une feuille de papier devant soi, cela reste le geste essentiel. Mais terminer une « rédaction » au traitement de texte pour la parfaire, pour remettre un adjectif à sa place, apprendre à se servir d’un correcteur d’orthographe (ce qui exige une connaissance certaine de la grammaire), ce n’est pas vain.
L’essai de Philippe Bihouix et Karine Mauvilly est riche et solide, parfois irritant, toujours stimulant. Il donne envie de débattre, et c’est précieux.
