Pris au piège

Les journaux de prison, les revendications pour une amélioration des conditions de vie des détenus ne manquent pas. La première partie du roman de Sandro Bonvissuto, Dedans, s’inscrit dans cette lignée.


Sandro Bonvissuto, Dedans. Trad. de l’italien par Serge Quadruppani. Métailié, 180 p., 18 €


Le narrateur, dont on ne sait pas le nom, pas plus que ceux des nombreux protagonistes, prend le parti de suivre dans le détail le parcours du prévenu, de son arrestation jusqu’à sa remise en liberté. Que le récit soit autobiographique ou non importe peu, l’essentiel étant que les faits apparaissent comme ayant été vécus. Tout est rapporté calmement, sans révolte ni haine, ce qui rend le témoignage d’autant plus convaincant. On redécouvre ce que l’on sait trop : la violence des policiers, l’insensibilité des matons, l’humiliation de la fouille, l’effarement de se retrouver dans un espace minuscule avec deux inconnus, la promenade en rond dans une cour presque aveugle, la nourriture infecte, la saleté, mais aussi l’inactivité totale, et un seul livre à la bibliothèque… Le tout se résume en une courte phrase : « trop de temps et pas assez d’espace ». Il ne s’agit pourtant pas d’une forteresse de haute sécurité, mais d’une prison romaine, dont on ne sait pas non plus le nom. Ara Coeli ? Porta Portese ? Ce choix de ne nommer ni les hommes ni les lieux contribue à élargir le propos du particulier au général. « Quand vous construisez un mur, vous devez savoir qu’il sera forcément contre quelqu’un, même si vous ne savez pas contre qui. Il faudrait refuser de construire des murs d’enceinte, même quand on vous paie. »

Quelle que soit la prison décrite, elle rassemble plus de mafieux et de braqueurs de banques que de terroristes et de grands criminels. On ne sait pas non plus pour quel délit le narrateur a été incarcéré, et lui-même semble peu friand des méfaits commis par ses compagnons. Le compte rendu va au-delà de la curiosité malsaine. Il y a bien sûr des règlements de comptes, des tabassages, mais une vague fraternité semble s’établir entre certains détenus. Le seul personnage qui ait un nom est le sympathique Noir « Baba », qui remplace peut-être un peu le très cher camarade de classe dont il est question dans le deuxième volet. Quand le narrateur est libéré, un homme l’attend, ce n’est pas son père, c’est le « compagnon de banc ».

Le récit est construit comme un puzzle, sans lien apparent entre les trois parties, et il prend le temps à rebours. Le deuxième volet retrace l’époque où le narrateur entre au lycée. Angoisse du premier jour : qui viendra s’asseoir à côté de lui, au dernier rang de la classe ? Angoisse si bien apaisée que naît entre le jeune lycéen et son voisin une indestructible amitié reposant sur une fascination réciproque, du reste assez inexplicable. Si le narrateur est bien meilleur élève que le copain, raison plausible d’être admiré, il n’est jamais dit que le copain soit beau, ou costaud, fort en sport ou chef de bande, toutes qualités qui pourraient faire comprendre la fascination qu’il exerce sur le « fort en thème ». Dans ce lien très fort, il n’y a aucune ambiguïté, aucun attrait sexuel. Simplement, un « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Il n’en reste pas moins que cette belle amitié est destructrice « Quand il fut clair que nous n’avions pas le même rendement dans les diverses matières et qu’un seul des deux serait recalé, nous décidâmes que l’autre aussi le serait. » Tous deux sèchent donc les cours, falsifient la signature des parents, traînent dans les rues. Est-ce l’engrenage qui conduira le narrateur en prison ?

Le troisième volet remonte encore plus loin dans le temps, à l’époque où le narrateur, alors âgé de six ans, se voit exclu de la bande qui a décidé d’aller à vélo au « petit désert ». Exclu pour la bonne et simple raison qu’il ne sait pas faire de vélo. L’enfant vit dans une « borgata », une banlieue, et, bien qu’il ait de bons parents (peut-être un peu lointains), passe déjà une grande partie de la journée dans la rue. Être écarté de la bande est une chose grave, humiliante. Cet incident, pourtant minime, pourrait expliquer que, quelques années plus tard, le lycéen se mette au dernier rang, redoute les groupes et ne se fie qu’à un seul individu bien choisi. Serait-ce déjà là que le narrateur se laisse happer par l’engrenage ? Le titre du roman, « Dedans », signifie pris au piège, en prison, mais aussi, peut-être, pris au piège de la vie ? La vision d’ensemble est pessimiste, mais on finit quand même sur un moment de bonheur, lui aussi inoubliable : « À la fin donc, j’ai appris à monter à vélo. C’est mon père qui me l’a appris. C’était l’été, et il n’aurait pas pu en être autrement. »

Un livre original, par sa construction, mais surtout par la sensibilité qui le sous-tend. Bien écrit (très bien traduit), il révèle un écrivain prometteur, déjà récompensé par le prix Chiara 2013.

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