Suspense (3)

Le détective privé : réalités et légendes

Humphrey Bogart en Philip Marlowe dans Le grand sommeil, de Howard Hawks (1946), d'après Raymond Chandler.

Humphrey Bogart en Philip Marlowe dans Le grand sommeil, de Howard Hawks (1946).

De nos jours, Sam Spade, Philip Marlowe et quelques autres continuent d’habiter l’esprit du lecteur de polars et de l’amateur de films noirs. Raymond Chandler le savait bien lorsqu’il écrivait avec une aimable grandiloquence : « Il est le héros ; il est tout. Il doit être un homme complet, un homme du commun et pourtant un homme hors du commun. Il lui faut être, pour utiliser une formule très rebattue, un homme d’honneur […] le meilleur homme de son monde et l’homme qui serait suffisamment bon dans n’importe quel monde. »


John Walton, The Legendary Detective : The Private Eye in Fact and Fiction. Chicago University Press, 219 p., $25.


Et c’est bien ainsi que nous voulons que soit sur le papier ou sur l’écran ce fascinant détective privé, même si nous savons qu’il était tout autre dans la réalité. La biographie de Dashiell Hammett, un temps détective à l’agence Pinkerton avant de devenir grand auteur de polars, nous l’avait déjà appris, et une petite connaissance des luttes ouvrières aux États-Unis, au début du siècle, nous l’avait confirmé. Le livre de John Walton, professeur émérite à l’Université de Californie Davis, vient aujourd’hui souligner qu’en effet le « vrai » privé exerçait une occupation peu reluisante et n’avait en général pas besoin de faire preuve de qualités intellectuelles ou morales impressionnantes.

The Legendary Detective de John Walton le montre en se donnant pour but d’analyser l’histoire des privés et des agences de détection, puis celui de comprendre comment la culture du XXe siècle est parvenue à créer un de ses mythes les plus puissants à partir d’une réalité ennuyeuse, très souvent illégale ou criminelle. Son ouvrage nous apprend que le « vrai » détective privé dans les années 20 et 30 aux États-Unis, où existaient quelques 250 agences, travaillait soit dans une très petite entreprise s’occupant de problèmes familiaux (infidélités, divorces, disparitions), soit dans une grande dont le rôle, dès la fin du XIXe, était de louer ses services aux groupes industriels désireux d’espionner leurs concurrents ou leurs employés, d’éviter toute implantation syndicale, et de « neutraliser » anarchistes, rouges et autres empêcheurs d’exploiter à fond.

Le rôle des agents privés dans les coups de main meurtriers et les assassinats « ciblés » lors des grèves et des manifestations est connu ; Walton le rappelle. Il fait également le point sur la réputation de férocité de certains de ces détectives, comme ceux de l’agence Pinkerton, tristement célèbres lors de la grève des mineurs de l’Anaconda Copper Company du Montana ; il souligne les liens étroits qu’ils pouvaient entretenir avec la police et atteste leur participation à des attentats fomentés par des patrons ou des élus municipaux dans le but de provoquer au sein de la population un rejet de la gauche et des syndicats. Lorsque, dans les années trente, une série de lois fédérales changea les rapports patronat-travail, cette activité des privés, qui formait l’essentiel de leur gagne-pain, disparut. À cette histoire que raconte avec beaucoup de vivacité John Walton s’ajoutent quelques portraits de détectives  inhabituellement originaux : Charles Siringo alias « le Détective cowboy », James McFarland infiltré chez les Molly Maguires, un gang irlandais…

Une fois les faits établis, comment Walton va-t-il expliquer le passage à la légende ? Il est un peu évasif sur ce point et n’apporte que des réponses assez convenues dans le domaine esthétique, mais il se montre plus convaincant dans l’exposition d’autres points appartenant au domaine sociologique : le développement de l’instruction et de la lecture, les conditions de productions des pulps et des polars (lesquelles avaient sans doute dicté à l’auteur, Erle Stanley Gardner, inventeur du privé Perry Mason, sa célèbre phrase : « Je suis une usine à fiction »), l’étude de leur lectorat. Il achève son livre sur une présentation un peu rapide concernant la marchandisation actuelle du détective : les jouets Dick Tracy, un « Dashiell Hammett walking tour » à San Francisco …

The Legendary Detective est donc une bonne anthropologie sociale et historique du détective privé aux Etats-Unis. Le contrat présenté par la première partie de son sous-titre, « the private eye in fact », se trouve impeccablement rempli. Celui de l’autre partie du sous-titre, « and in fiction », ne l’est pas aussi parfaitement. Peu importe, The Legendary Detective apportera beaucoup aux amateurs de polars, et ne les empêchera pas de continuer à rêver avec le Raymond Chandler de L’Art simple du meurtre d’un privé homme « d’honneur », en dépit de tout, qui dans sa « recherche de la vérité cachée » se montre toujours prêt à se lancer dans les « mean streets » métaphoriques ou non de ce monde « peu ragoûtant qui est le nôtre ».


Photo à la une : © Thomas Fading, CC.
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Claude Grimal

À la Une du n° 7