Papiers qui frémissent et s’envolent

La traduction rapide de ce livre en français est une heureuse idée. S’il n’est pas le premier qu’Hanns Zischler a écrit, La Fille aux papiers d’agrumes semble cependant marquer les « vrais » débuts littéraires d’un homme surtout connu en France comme acteur (il a participé à de nombreux films avec Wim Wenders, Peter Handke, Thomas Brasch, Liliana Cavani, Costa-Gavras, Olivier Assayas…).


Hanns Zischler, La Fille aux papiers d’agrumes. Trad. de l’allemand par Jean Torrent. Postface de Jean-Christophe Bailly. Christian Bourgois, coll. « Détroits », 128 p., 12 €


Le premier chapitre s’ouvre sur une devinette posée par le professeur Kapuste à sa classe : le défi semble lancé, non seulement aux élèves, mais aussi, comme si l’entrée dans le texte était soumise à la résolution de l’énigme, au lecteur. C’est un appel à sa sagacité, une invitation à explorer ce qui n’est pas dit clairement. Le livre nous surprend ensuite par sa forme courte, originale, mais il se rattache en même temps à la veine littéraire ancienne qui prend pour objet les adolescents, lorsque frémit en eux comme une promesse redoutée le souffle de l’adulte. Il faut s’attacher à la signification, à la richesse des petits détails arrachés à la vie quotidienne, recueillis en passant par un narrateur exercé à l’art de la photographie et du cinéma. Une poésie toute simple où affleure la délicieuse mélancolie de l’attente, où s’esquissent des lendemains encore confus dans le cœur et l’esprit.

C’est une histoire en apparence banale, dont l’ancrage historique pourtant fort est simplement suggéré par quelques touches qui émaillent le récit – comme la marque de cigarettes Zuban, disparue depuis longtemps. Nous sommes en 1958, puisqu’il est question de l’Exposition universelle de Bruxelles. Les jeunes Allemands écoutent Eddie Cochran à la radio américaine. Avec son père, la jeune Elsa a quitté Dresde pour un petit village de Bavière où elle ne se sent pas bien : les montagnes lui ferment l’horizon, son accent saxon fait d’elle une étrangère. Elle vient d’un pays qui n’est pas encore reconnu, la RDA, que les Allemands de l’Ouest appellent du bout des lèvres, lorsqu’il leur faut le nommer, « la zone » (zone d’occupation soviétique) ou, encore mieux, « là-bas » (drüben)… Pourquoi Elsa est-elle venue ici, elle dont la claudication constitue un handicap supplémentaire pour parcourir son univers d’adoption ? Pourquoi son père a-t-il fait ce choix ? Le narrateur se garde de l’expliquer, et pourtant le lecteur comprend : la mère d’Anna a été emportée par la maladie, il fallait changer de vie.

Dresde : le bombardement de février 1945. On saura seulement que la mère d’Elsa en a réchappé. La guerre est bien présente encore dans cette Allemagne du milieu des années cinquante qui flirte avec le miracle économique, mais cette présence constante ne se manifeste dans le texte que de manière allusive, lorsqu’affleurent les traces qu’elle a laissées dans la vie des gens, plus de dix ans après. Ils sont encore bien jeunes, les acteurs de cette guerre qui continue de les ronger en silence, car on en parle peu quand on a porté l’uniforme allemand. On apprend au hasard d’une conversation le surnom d’un villageois, « Peter le nazi ». On rencontre un colporteur qui a laissé un bras sur quelque champ de bataille. Pour le père d’Elsa, la guerre, curieusement, ne commence qu’au printemps 1941, les événements antérieurs étant rangés sous la rubrique « campagne de Pologne » ! Il parle à l’évidence de sa guerre à lui, pas de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale… C’est dire combien le contenu narratif est au plus près des gens, sans la distance qu’apporterait la réflexion. Reste l’épreuve à peine suggérée d’une indicible souffrance. « J’ai eu de la chance. Mais seulement au début », dit sobrement le père à sa fille qui l’interroge. Pour lui et pour sa femme, avant le coup du sort qui va la tuer, il évoque du bout des lèvres le bonheur simple, quasi instinctif, de s’être tirés « plus ou moins indemnes de ce pétrin » (l’allemand dit : « Schlamassel »), et le lecteur n’a aucun mal à imaginer ce qui vient d’être dit à travers ces mots si pauvres. Car l’auteur ne nous en révélera pas davantage : pour le père comme pour les autres personnages, il faut se contenter de quelques traits, essentiels pour la narration il est vrai. Il y aurait sans doute matière à écrire un roman social, mais telle n’est pas l’intention de Hanns Zischler !

Nés vers la fin de cette guerre ou juste après, Elsa et ses camarades de classe sont souvent perplexes face au vécu des adultes, à ces quelques bribes du passé qui émergent çà et là du récit, et qui pourtant déterminent leur présent et leur futur. Le temps, le vrai, a aussi par-delà l’actualité une dimension cosmique qu’un vieux professeur bienveillant, Kapuste, sorte de guide pour ces enfants déboussolés, leur fait découvrir. Le grand lac qui façonne le paysage et qui sera un jour comblé par les alluvions du fleuve, la comète de Halley et ses retours cycliques : petit à petit, la nouvelle génération est ainsi conduite à se situer dans le grand mouvement de l’univers, et à prendre conscience d’elle-même. L’infiniment grand, l’infiniment petit. L’énigme de la première phrase est-elle une des clefs mises à sa disposition ?

Depuis assez longtemps, Elsa a découvert un moyen bien à elle pour se familiariser avec le monde : elle collectionne les feuilles de papier pelure qui enveloppent les oranges, où figurent des personnages mythiques ou étranges, des paysages et des noms qui ouvrent sur des lointains ensoleillés et mystérieux. Elle voyage en rêve, et son esprit peut ainsi s’échapper de l’univers clos des montagnes. Bien sûr, l’orange est une denrée précieuse en ce temps-là, surtout pour une petite fille qui a grandi en Allemagne de l’Est ! Mais c’est surtout un élément fondamental de ce parcours quasi initiatique qui va peu à peu la faire devenir elle-même : sotto voce, un petit clin d’œil au roman de formation ? Mais il lui faut d’autres aides, d’autres repères pour avancer sur son chemin.

Il y a surtout le bon vieux maître Kapuste, mais aussi des professeurs qui lui font découvrir l’art, la musique surtout, dans l’une des pages les plus fortes du récit : « Elsa se cramponnait à sa chaise, comme si elle craignait d’être emportée sur une mer miroitante par la musique qui s’atténuait maintenant inexorablement. Elle espérait pourtant que ce long instant irréel ne disparaîtrait jamais, elle voulait retenir ce qu’elle n’avait jamais entendu jusque-là et pour quoi elle n’avait pas de mots » Cette révélation ne résonne-t-elle pas comme un lointain écho de la Sainte Cécile de Kleist ?

Pour atteindre le but, Elsa doit aussi faire l’expérience de deux sentiments forts : l’amitié et l’amour. Ce sera chose faite avec la rencontre de Saskia et du beau Pauli qui sent si bon. Il faut laisser au lecteur le plaisir de découvrir les émois, les joies et les incertitudes d’Elsa et de ses camarades en route pour l’âge adulte. Sans oublier la part de l’ombre : la tristesse, la mélancolie, l’abandon – peut-être la mort ? Le moment arrivera nécessairement où Elsa devra ranger ses papiers d’agrumes devenus superflus, comme on range au grenier ses jouets d’enfant.

Avec une sobriété et une délicatesse extrêmes, une grande économie de moyens, Hanns Zischler rappelle parfois au lecteur Wedekind ou Horvath, même si le texte se garde bien de toute référence explicite. Suggérer plutôt que dire : l’écriture est aussi légère que ces papiers qui frémissent et s’envolent. Tout comme les enfants s’envolent dans un extraordinaire chapitre à bord d’un ballon dirigeable, et jettent sur leur pays inscrit dans une nouvelle géométrie le « regard de l’aigle »… Un peu de Jules Verne, beaucoup de Nils Holgersson, et toujours de belles ouvertures vers l’imaginaire du lecteur !

Frêle et gracile comme le sont ces papiers d’agrumes, la prose de Hanns Zischler n’en perd pas pour autant sa fulgurance, comme dans ce passage où Elsa, éblouie par le soleil, se trouve d’un coup transportée à Dresde au moment où sa mère va mourir : « Un rayon de soleil se prend dans le rétroviseur d’une moto en stationnement et vient effleurer Elsa qui n’a qu’à pencher un peu la tête pour s’immerger un instant dans l’éclair vacillant. La lumière était d’une clarté incandescente sur l’Elbe ce jour d’avril où son père avait traversé avec elle le pont Georgi-Dimitrov d’un pas rapide. Il ne pipait mot, mais Elsa sentait que quelque chose de grave était arrivé puisqu’il était venu la chercher en plein cours. “A la clinique ?’” Au moment où ils atteignaient presque le bout du pont, il avait dit à voix basse : “Oui, pour la dernière fois. Maman rentre à la maison.” Le ton de sa voix n’avait rien d’heureux. »


Rencontres
Jeudi 14 avril > 19h30, Tschann libraire
125 bd du Montparnasse, 75006 Paris
Avec H. Zischler et Jean-Christophe Bailly
Vendredi 15 avril > 20h, Librairie Le Livre
24 pl. du Grand-Marché, 37000 Tours
Avec H. Zischler et Jean-Christophe Bailly
Samedi 16 avril > 18h, Librairie La Petite Égypte
35 rue des Petits-Carreaux, 75002 Paris
Avec H. Zischler et Véronique Yersin
Photo à la une : © Mathieu Bourgois

À la Une du n° 7