Écriture résiliente

Un poète d’une force, d’une originalité, d’une obstination singulières, qui fut d’abord un peintre puis y renonça pour se dire, inlassablement, de recueil en recueil, n’ayant, comme il est naturel pour un lyrique contrarié, d’autre sujet que lui-même, que ses questionnements insolubles, que sa difficulté d’être : tel est celui qui a rassemblé sa production de quinze années en 2014 dans L’Introduction de la pelle.


Alain Veinstein, Venise, aller simple, Seuil, Fictions & Cie, 293 p., 19 €


© Hermance Triay

© Hermance Triay

Mais le même homme se trouve être assez riche intérieurement d’expériences souvent minuscules, solitaires, fondées en imaginaire plutôt qu’en réel, pour nourrir une œuvre en prose qui prend une forme romanesque sans concession excessive aux récits du monde des autres – seuls l’intéressent les êtres et les choses passés à travers le filtre aux mailles serrées de son propre désir. Ainsi naissent des fictions aussi peu banales que Dancing (2006, Seuil), aussi saugrenues et ludiques que Cent quarante signes (Grasset, 2013).

Et puis intervient un accident d’une remarquable trivialité, pas moins scandaleux pour autant. Dans la vie ordinaire, cet écrivain perd son emploi de trente ans, évincé de la radio où il avait créé et maintenu des émissions nocturnes d’une puissance suggestive qu’aucun des auteurs ayant eu l’honneur d’y être convié à parler de leurs livres ne pourra oublier. C’est un choc pour chacun d’eux, sachant bien qu’il a vécu là une aventure, enveloppé dans les replis de la voix et des silences de l’intervieweur, si particulière, si particulièrement envoûtante et beaucoup plus longue que les 35 minutes de sa durée réelle, qu’il n’y a aucune chance pour qu’il en connaisse jamais une autre semblable. C’est un choc aussi et peut-être surtout pour le retraité malgré lui, qui se trouve soudain « remys et renié » comme le dit Villon de son « amant martyr ». Bien entendu, il ne manque pas de censeurs sourcilleux pour dire « place aux jeunes ! » avec une apparence de légitimité. C’est oublier que le véritable artiste a le droit de choisir lui-même le moment où la mémoire du corps lui fait éprouver intérieurement que ses forces l’abandonnent et qu’il doit passer la main. On ne congédie pas un artiste en pleine possession de ses moyens. Or du micro, Alain Veinstein était l’artiste, possédant l’oreille absolue.

Mais peu importe l’anecdote. L’intervieweur orphelin de son art mobilise alors ses autres ressources et résiste. Le fera-t-il en vers ou en prose ? Les deux. D’où le charme purement littéraire de ses travaux post-traumatiques, où l’on trouve par exemple un exercice d’admiration aussi insolite que Les Ravisseurs (Grasset, 2015). Insolite parce qu’il est rarissime qu’un créateur sache rendre, avec humilité et profondeur critique, aux écrivains qui l’ont bouleversé en tant que lecteur, et par là formé, un hommage sincère et non convenu qui soit en même temps une tentative d’introspection concernant les étapes d’un parcours initiatique de poète.

Chacun des portraits, toujours aigus et attachants, des « ravisseurs » (littéralement ceux qui ont ravi, arraché le débutant aux appâts mortels de la délectation morose et fait muer sa voix) peut être goûté pour sa spécificité. Chacun a ceci d’original que les grands intercesseurs premiers (Yves Bonnefoy, André du Bouchet, Louis-René des Forêts), mais aussi les compagnons rencontrés sur ces esquifs que furent les revues L’Ephémère, Le Collet de buffle, Orange Export Ltd (Pascal Quignard, Anne-Marie Albiach, Claude Royet-Journoud) figurent dans ce livre indissolublement comme objets de dévotion littéraire et comme amis intemporels. Portraits affectifs – les seuls qui vaillent -, portraits plus qu’empathiques car les traverse une effusion si vive, si authentique qu’on ne peut que la nommer amour. Rien n’est moins fréquent que d’affirmer sans fard l’amour qu’on porte à ses amis, le culte que l’on rend à l’amitié. La Fontaine sûrement, Flaubert parfois, Baudelaire : rien que du très beau linge.

Désintéressée, l’amitié ? Assurément, et en même temps d’une folle exigence. Car chercher sa voix, pour un jeune poète au départ mutique, n’a rien d’une métaphore. C’est une réalité concrète : il ne se sentira exister que lorsque d’autres créateurs sur la réserve, peu expansifs, lui ménageront le droit à la parole, souvent gagné par eux, dans le passé, sur un creux existentiel à la Blanchot. Quand, malgré l’attirance pour l’œuvre, l’échange parolier n’a pas lieu, cela donne un portrait court, sec et froid (Michel Deguy). Quand le contact s’établit en dépit de tout, de la distance sociale par exemple, la ferveur émerveillée s’installe presque d’emblée (Jacques Dupin). Toujours, la recherche de la conjonction, de l’entremêlement, de la transmission électrique de voix à voix, constitue le centre bouillonnant de la rencontre. En s’échangeant, la voix d’accueil permet à la voix humiliée, cachée, d’éclater au jour, et c’est ça, tout simplement, le poème chez Alain Veinstein, ce qu’il apprécie chez autrui, ce qui finalement a jailli de lui : la parole gelée de Rabelais a fondu, elle s’énonce désormais, elle existe, l’émetteur s’y résume et s’y accomplit.

Dès Les Ravisseurs, on comprenait donc qu’il était impossible que de la voix, dont le surgissement l’avait fondé, l’ancien malade de la parole ne fît pas son bain d’éternelle jouvence. L’un des textes émouvants et révélateurs du livre se contente de faire advenir du néant la voix de Jean Tortel, qui dans son jardin de Provence, en 1990, parle du temps qu’il fait, de ses légumes et de ses fleurs, et trace ainsi, d’un simple jeu vocal, l’autoportrait d’un écrivain qu’on aurait aimé connaître. Dois-je mentionner que la voix d’Alain Veinstein, inséparable de l’atmosphère hors sol de ses émissions, ne ressemble à aucune autre, et qu’elle est belle et harmonieuse, d’une sérénité conquise sur le vide ?

Cette voix néanmoins, voix fabriquée, grâce au casque de l’intervieweur qui isole celui-ci dans une bulle et l’oblige à changer de personnalité, c’est elle dont la retraite a coupé le fil. Que faire ? A cette question lancinante, à moins d’un effondrement dans le silence, seule la fiction permet de répondre, c’est ce que démontre Venise, aller simple, qui réussit à transformer en roman, et en roman sans une seconde d’ennui, ce qui pourrait n’être qu’interrogation douloureuse sur soi-même et grammaire du ressentiment.

La transmutation romanesque du stérile récit de soi s’opère grâce à une métamorphose de la voix narrative – toujours la voix. Alain Veinstein être de fiction ressemble au bavard mutique de Louis-René des Forêts, changé qu’il est en une entité, cette fois-ci noir sur blanc, aussi artificielle, donc littéraire, que jadis l’était celle du praticien de France Culture. Elle emprunte certes, cette voix, à la réalité factuelle de l’écrivain encombré de son passé proche, qui vit à Malakoff et puise des matériaux dans son véritable carnet de notes, généralement garni de sentences poétiques, ou d’ébauches de réflexions théoriques sur son ancien métier, ou de poèmes complètement bouclés, accentuant cette prose qui ailleurs se veut lavée de tout effet, à moins qu’il ne soit de pure rhétorique dansante et n’introduise une nuance drolatique dans un texte aux tonalités moins sombres qu’étouffées.

Pourtant le livre, qui joue donc sur plusieurs registres à la fois sans cesser d’être le journal de bord d’une longue insomnie, n’est pas qu’un patchwork séduisant. La tension romanesque y repose sur un personnage, le narrateur, qui entretient avec l’auteur des relations de distance ironique. Ce « vieillard » objectif, que l’on sent furieusement jeune dans son esprit, jongle en réalité – qui a toute l’apparence du rêve – , ou en rêve – fichtrement lesté de réalité charnelle – le rôle d’un Woody Allen perpétuellement énamouré et prêt à s’embarquer pour Venise, lagune des fantasmes s’il en fut, en compagnie de créatures ensorcelantes mais non fées, car elles exercent des fonctions bien réelles : serveuse de bistrot, violoniste, acupunctrice, aussi vivaces, aussi fausses, aussi vraies que les conquêtes de Baisers volés, le film de François Truffaut.

Références, ressouvenirs de cinéma, êtres de chair (les actrices) et de pellicule (leurs personnages) : ce chassé-croisé entre vérité et fiction est un des charmes du livre. Mais non le principal. L’apparition, en deux ou trois lieux très calculés, du nom de Robert Walser, y signale la parenté plus secrète qui unit la prose tendant au poème de Veinstein à l’univers à la fois exalté et détaché, tragique et aérien, de l’incomparable conteur suisse. Pas plus qu’Alain Veinstein aujourd’hui il n’écrivait jadis sur un autre sujet que lui-même, et voyait cependant le monde, les détails d’un monde tenu à distance de sa vue pénétrante, comme autant de petites scènes rêvées. Chacune des femmes désirées par le promeneur walsérien – elles l’étaient toutes – figurait le fantôme bénéfique d’un amour inaccessible, seul capable de tirer l’homme perdu dans une déambulation répétitive du néant originel et final qui se confond avec l’existence.

Autre lecture, par conséquent, de Venise et de cet aller simple. Depuis Henri de Régnier, Proust, Thomas Mann et quelques autres, la croupissante cité des Doges, où circule encore, dans une brume d’hiver, la rose rouge portée par Robert Hossein dans le seul bon film de Vadim, Sait-on jamais ? (1956), où la poupée du Casanova de Fellini (1976) danse mécaniquement la valse des bonheurs désormais hors d’atteinte, fonctionne comme métaphore du trépas, du voyage à sens unique dépourvu de retour. La hantise des disparitions rôde dans tous les textes d’Alain Veinstein, depuis le premier poème en 1967, aussi prégnante que chez Perec. Mais le rempart des mots s’érige en digue contre le déferlement des maux inévitables. Littérature, en vers et en prose, vaut ici pour résilience.

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