Le testament d’une mélomane

Que laisse-t-on ? Quel héritage ? Cette question, Pascale Roze la pose dans un esprit plus proche de sa Lettre d’été adressée à Tolstoï et du Giono des « vraies richesses » que des préoccupations patrimoniales des notaires. Mais il existe parfois des liens secrets entre les deux univers. Par le tour de force d’une intrigue bien agencée et d’une écriture nette, classique, dense, elle met en regard la province française d’aujourd’hui, Millau avec ses entreprises de mégisserie et une fondation dédiée à la musique contemporaine, et le protectorat sur le Maroc des années 1910.


Pascale Roze, Lonely Child. Stock, 123 p., 16 €


« Maintenant je peux mourir. » Nous suivons cinq mois de la vie d’une femme, Odile Mourtier, très âgée, musicienne avertie qui a connu le salon des Polignac, Ravel, Poulenc, riche, très riche héritière d’une entreprise de mégisserie en déclin qui vient d’être bien vendue. Pascale Roze, dans un précédent roman (Aujourd’hui les cœurs se desserrent), avait manifesté de façon assez virtuose son intérêt pour la fabrication de la popeline en Normandie ; cette fois, elle nous initie aux secrets  du « picklage » (« soumettre une peau à une solution d’acide et de sel marin, pour la préparer au tannage » ) et  des « regords », la peau des tout jeunes agneaux qui servait à fabriquer des gants de luxe pour les femmes célèbres de ce monde.

Pourquoi Lonely Child ? Pourquoi ce titre anglais quand on est dans l’Aveyron ? Est-ce une allusion (involontaire ?) à Marguerite Duras et à India Song ? En tout cas, c’est le titre d’une œuvre de musique contemporaine du Canadien Claude Vivier, pour soprano et orchestre, qui fait le lien – assez romanesque – entre les deux univers, entre la fondation de la narratrice, qui organise chaque année, en août, un concert à Millau, et le petit Marocain, le petit Touareg qui sera l’« enfant solitaire », la clef du roman.

C’est en lisant l’enquête d’une journaliste sur une femme de ménage marocaine, Fatima, qu’Odile est rattrapée par le souvenir de son grand-père paternel, le « commandant ». Les détails ne trompent pas : cet ancien officier qui l’avait recueillie orpheline dans sa maison de Troyes, en 1916-1918, avait aussi à demeure un jeune Marocain du même age qu’elle. Un enfant mystérieux, « au regard gai et victorieux », qui avait avec l’officier une relation de fils à père. Les détails que donne la journaliste ne laissent pas de place au doute, cet enfant est Amazouz, l’enfant crevant de faim que son grand-père, le commandant, a pour ainsi dire adopté et qui jouait sans fin avec son vélo dans la cour de la maison de Troyes.

Pascale Roze, Lonely Child, Stock

Pascale Roze © Francesca Mantovani

Odile parvient à retrouver ses descendants, à reconstituer l’arbre familial : revenu au Maroc, le jeune homme s’est installé à Taroudant, où il a créé un magasin de cycles et fondé une large famille, trois femmes et quinze enfants, dont cette fille, Fatima, venue travailler en France. Elle-même est la mère d’un jeune homme, Tariq, avec qui Odile, mue par un sentiment d’urgence, entre en contact ; ce Tariq, qui est aujourd’hui professeur à Agadir, vient à sa demande lui rendre visite à Millau, avec des documents qui permettent de retracer la vie du commandant au Maroc et son parcours d’officier sans gloire.

Tout change alors, et Pascale Roze, qui avait évoqué dans L’eau rouge avec force et précision la vie militaire en Indochine, fait ici preuve d’une singulière aisance dans l’art du récit de combat et dans l’analyse de la diplomatie du protectorat, entre Lyautey et les caïds.

Mais, en vérité, par petite touches – ce roman est très court, en dépit de ses ambitions, de son souci de vérité sociologique –, Pascale Roze, dans le droit  fil de son prix Goncourt de 1996, Le chasseur Zéro, interroge de nouveau des thèmes très personnels, comme la confrontation entre l’Occident et l’autre, la colonisation et ses illusions, la vie militaire avec ses servitudes et ses vertus, la violence insoutenable de la guerre, les effets du silence et de l’aveu, la condition des femmes et leur liberté d’agir.

Que fera Odile de son argent, de son héritage ? Quelle a été la place exacte de ce petit enfant dans la maison du commandant ? Que trouve-t-on dans le grenier ? Quel rôle va jouer, dans la résolution de l’énigme et de la crise larvée que ses projets suscitent, Laïla, la jeune épouse de Tariq, dont la famille travaille aussi la peau ? Ce testament s’achève sur une promesse.

Jean Lacoste

À la Une du n° 28