Dernières nouvelles de Paris

Le calendrier éditorial outre-Rhin nous apporte un heureux souffle de printemps en nous relayant un vif tableau de Paris vu par l’Allemagne. Les nouvelles de Paris rassemblées par Gerhard Kaiser dans la presse, les guides de voyage ou les reportages concernent la période qui va de 1789 à 1933. Mais, focalisant l’attention sur une période aujourd’hui éloignée qu’on ne questionne plus assez, alors même qu’elle constitue un temps essentiel, elles ont tant de fraîcheur et de nouveauté qu’elles avivent le regard et réveillent l’intelligence.


Gerhard R. Kaiser (dir.), Deutsche Berichte aus Paris, 1789-1933: Stadterfahrung in der Stadt der Städte. Wallstein, 550 p., 30 €


Un souffle de printemps, disions-nous ? Au départ même, quelque chose d’un printemps absolu. Avec la prise de la Bastille, Paris, l’audacieuse, fraie des voies inédites. Elle emporte l’absolutisme, s’essaie, la première en Europe, à l’égalité des citoyens devant la loi et à la démocratie. Il fait bon vibrer au rythme d’un monde qui s’invente et secoue ses dépouilles. Les démocrates affluent à Paris depuis la Rhénanie toute proche et envoient des nouvelles dans le pays qu’ils ont laissé. La fiction viendra plus tard. Pour l’instant, c’est sur le vif, au plus près des événements, que le tableau est peint. Ce sont les belles heures du journalisme, qui dépêche à Paris de grandes plumes.

Le flux se maintiendra cent-cinquante ans plus tard, en 1933, lorsque le fascisme s’apprêtera à déborder en Allemagne et en Europe. L’éclat de la Ville Lumière, de la ville des Lumières, a certes baissé aux yeux des voisins. L’Allemagne, entretemps, s’est illustrée sous ses propres couleurs dans les arts et les lettres. Elle a bâti son unité nationale et s’est haussée au rang de grande puissance économique. Cependant, si Paris n’est plus alors le modèle absolu, « la Ville des villes », celle où pour nos voisins s’est expérimenté un nouveau rapport à l’espace comme au temps, demeure sans équivalent. La raison tient notamment à la multiplicité de ses registres, dont elle joue. À l’ancienneté de la ville, réorganisée par les grands chantiers d’Haussmann et dotée par la métallurgie d’un Gustave Eiffel et de ses émules d’une attraction futuriste au Champ de Mars et de l’orgueilleux pont Alexandre III jeté sur la Seine, s’ajoutent la sensualité et le raffinement qui émanent de ses grisettes comme de ses élégantes, la liberté qui préside aux rapports entre les sexes. La capitale française a ses mœurs, son langage et ses usages qui enivrent les voisins (car en quelle autre ville apprendraient-ils la flânerie ?). La langue française est encore à ce point pratiquée par les Allemands que leurs récits se colorent, le cas échéant, de saynètes croquées sur le vif et rapportées directement en français. Lieu d’exil pour les libéraux – dont Heine serait le plus célèbre – sous la monarchie de Juillet et au début des années 1850, laboratoire et refuge entre les deux guerres pour les intellectuels et artistes que chasse la montée de l’antisémitisme en Allemagne (les Tucholsky, Joseph Roth, Franz Hessel et Siegfried Krakauer), terre d’élection pour certaines colonies d’artistes (Russes et Américains à Montmartre, comme l’observe Sieburg en 1929), Paris est le lieu où se ressourcent les écrivains et les artistes d’Europe et du monde.

On enviera à l’Allemagne cette belle anthologie qui rassemble en un vaste et souple panorama cent-cinquante ans de regards portés par nos voisins sur Paris. Le rayonnement de la capitale française, on le sait, déborde les frontières nationales et celles même de l’Europe pour devenir un phénomène mondial. Paris est si peu la propriété ou l’apanage d’une nation que les ouvrages sont légion qui témoignent de la ferveur des étrangers pour la capitale française. On pense naturellement aux romans, et, pour le XXe siècle, le souvenir est dans tous les esprits du succès renouvelé que le récit d’Ernest Hemingway, Paris est une fête (1964), traduit sous ce titre en français l’année même de sa publication aux États-Unis, rencontra chez nous ces derniers mois. Le Mexicain Carlos Fuentes, de son côté, fait dire à l’un de ses héros qu’il n’est pas de Latino-Américain qui n’avoue Paris pour patrie. Le lien qui unit les Allemands à Paris n’en garde pas moins quelque chose de spécifique, que Gerhard Kaiser, comparatiste et excellent connaisseur de la France et de Paris en particulier, a sondé mieux que quiconque.

Gerhard R. Kaiser, Deutsche Berichte aus Paris, 1789-1933, Stadterfahrung in der Stadt der Städte, Wallstein (Göttingen)

Camille Pissaro, Avenue de l’Opéra (1898)

Les historiens de la littérature aiment à s’appuyer sur la forte étude qu’un autre universitaire allemand, Karlheinz Stierle, a consacrée voici quelques années au mythe de Paris dans la littérature française, des Lumières au romantisme. L’ouvrage d’abord publié à Munich (Hanser, 1993) a paru quelques années plus tard en français sous le titre La capitale des signes : Paris et son discours (trad. Marianne Rocher-Jacquin, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2001).

La perspective ici est à la fois complémentaire et différente : l’ouverture chronologique plus large, balisée par des événements politiques aussi incontestables que la Révolution française et l’arrivée au pouvoir de Hitler, correspond aussi à une ampleur méthodologique plus réelle, puisque les événements politiques et sociaux, techniques et industriels, ont toute leur place. La gestion de l’espace, la manière dont la littérature le déchiffre (de Diderot à Eugène Sue et Victor Hugo, ou encore de Balzac à Baudelaire), était chez Stierle au premier plan. Le point de vue, ici, est plutôt celui de la gestion du temps, de son accélération voire de son émiettement, avec la valorisation de l’instant qu’induit la rencontre de plusieurs temporalités, celle de la tradition et celle du changement, par exemple. Et surtout, si l’Allemagne n’était mentionnée qu’occasionnellement chez Stierle, à travers trois chroniqueurs d’outre-Rhin qui séjournent à Paris sous la monarchie de Juillet et pendant la révolution de 1848 (Eduard Kolloff, Ludwig Börne et Heinrich Heine), elle est ici le point de vue central.

Ce choix se double d’un second, non moins clairement revendiqué : le vaste et fécond registre de la poésie et de la fiction (roman, nouvelle) est exclu. L’attention se focalise sur l’enquête, le matériau brut. On pourrait s’étonner de cette limite. Elle révèle, au contraire, la richesse des faits, de l’impression directe que consignent les chroniques. C’est sur ce terreau que prospèrera la grande littérature. L’époque est en effet une époque bénie où les journalistes et enquêteurs qui écrivent sur Paris s’appellent, au temps du jacobinisme rhénan, Georg Forster, plus tard Heine, après 1870 Max Nordau et Theodor Fontane, le maître de Thomas Mann. Le temps de ce dernier, sous la plume de qui les raffinements de Paris se voilent déjà des ombres de la mort, viendra après 1914, époque où Walter Benjamin vit la rencontre unique à Paris entre tradition et modernité comme une injonction à écrire.

L’anthologie puise à des sources très diverses et souvent peu accessibles, avec un sens très sûr de la complexité des phénomènes et la volonté de n’étouffer aucune voix. Elle restitue ainsi les richesses, les contradictions d’une société, comme seul peut-être un observateur étranger les perçoit dans la finesse de leur agencement. Les femmes y contribuent, dans la singularité de leur regard. L’obscure Käthe Schirmacher, qui eut son heure de notoriété comme chroniqueuse de la vie littéraire et sociale parisienne au tournant des XIXe et XXe siècles, observe avec pertinence le fragile paix sociale qui règne entre les diverses religions, catholique, protestante, juive et musulmane. Annette Kolb, qui fera plus tard une carrière littéraire contestée, relève en 1914 les rencontres quasi magiques que savent produire les rues de Paris. Elles abolissent les barrières sociales, en un instant de pure humanité. Martha Marquardt, pour sa part, que l’auteur croit pouvoir identifier avec la secrétaire de l’écrivain Paul Ehrlich, observe la manière dont la modernisation de la Poste s’accompagne –  pour le plus grand agrément de sa clientèle – de sa féminisation.

Gerhard R. Kaiser, Deutsche Berichte aus Paris, 1789-1933, Stadterfahrung in der Stadt der Städte, Wallstein (Göttingen)

Le Théâtre du Vaudeville photographié par Charles Marville, en 1869

En cette période électorale où les relations avec l’Allemagne sont dans l’opinion publique sujettes à des appréciations sommaires, il n’est pas d’ouvrage plus nécessaire que cette anthologie. Elle témoigne des liens essentiels qui demeurent entre nos deux pays et plongent bien plus profond qu’on ne l’admet. Aux simplismes récurrents qui dressent l’Allemagne en fatalité de l’Europe, source de blocage par son hégémonie, le présent livre oppose la polyphonie d’un tableau nuancé où les partenaires de chaque côté du Rhin éprouvent mutuellement le besoin de l’autre et se complètent, même si les accès de fièvre sont patents. Ils ne sont cependant jamais définitifs. Et l’on appréciera à sa juste valeur la note qui dévoile que le terme d’ennemi héréditaire (« Erzfeind », en allemand) a été, secondairement et pour un temps déterminé (de 1870 à 1945 environ), appliqué aux relations entre la France et l’Allemagne. Au Moyen Âge, le diable seul était l’ennemi héréditaire, avant de perdre ce privilège au bénéfice des Turcs, qui par deux fois, en 1529 et 1683, menacent Vienne et la chrétienté. Ce n’est que tardivement, après la débâcle de Napoléon III à Sedan, que les Turcs cèdent ce titre aux Français.

Paris participe, comme il est naturel, des enchantements et des maléfices des miroirs. La ville berce chez les Allemands les rêves d’un monde meilleur, d’un ailleurs qui semble à portée de main dans le tableau idyllique d’une société de justice ou de plaisirs. Dans cette anthologie où la voix dominante est celle de la sympathie et de l’admiration, si ce n’est même d’une certaine fascination, Paris, en revanche, n’est guère interrogée la rage et la jalousie au cœur, comme cela se produisit historiquement, lorsque les doctrinaires de la nation voisine dressèrent la capitale des bords de Seine en rivale qu’il faudrait anéantir. Le jeu des miroirs, infiniment subtil, à la mesure des deux nations qui le composent, est rarement biaisé. Il est d’abord source de plaisir et de connaissance de soi, et dévoile, au-delà des césures de l’histoire, des continuités inaperçues.

L’ouvrage sera-t-il jamais traduit en français ? On ne peut que le souhaiter, tant le panorama qu’il offre enrichit le débat, apportant à l’Europe, dont les deux nations sont solidaires, une raison d’être et une profondeur largement méconnues.

Stéphane Michaud

À la Une du n° 28