À la recherche d’un jardin anglais

Dans le jardin d’un hôtel de Gabriel Josipovici est enfin disponible en français, vingt-quatre ans après sa publication en Angleterre. Il s’agit d’un des plus beaux romans de l’auteur, toujours dans son style minimaliste, évocateur en creux de la profondeur et de la complexité d’un monde disparu.


Gabriel Josipovici, Dans le jardin d’un hôtel. Trad. de l’anglais par Vanessa Guignery. Quidam, 160 p., 17 €


Il y a les mots.

Et puis il y a les choses.

Le verbe « dire » apparaît dès le commencement : « Dieu dit : “Que la lumière soit”. » Et encore : « Dieu dit “Qu’il y ait un firmament au milieu des eaux et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux”. »

« Dire », pour Gabriel Josipovici, c’est le propre de l’homme :

« – Allez Em, dit Rick, tout en tirant sur la laisse, Allez, mon vieux !

– Vingt kilomètres, dit Ben. Vingt putains de kilomètres. Tu y crois à ça ?

– Allez ! dit Rick, qui tire plus fort. »

Em, surnom prononcé comme la lettre « m », aussi abstrait que le nom de Dieu, amoindrit la distance entre les mots et les choses. Mais on n’est plus aux débuts bibliques : la parole de Rick a beau être performative, son locuteur, exilé du Paradis, n’a aucune prise sur les bêtes.

Que faire pour regagner le jardin ?

Discuter.

« – Quand je me suis de nouveau réveillé, c’était le matin, dit Ben.

– Ce matin, dit Rick.

– Ma parole, dit Ben. Oui. Ce matin.

– Et ? dit Rick. »

Rick et son ami Ben ne cessent de dire, comme si le Verbe, à force de répétition, pouvait finir par s’incarner.

Gabriel Josipovici, Dans le jardin d'un hôtel

Dans le jardin d’un hôtel est ainsi constitué d’une série de conversations, se déroulant vers la fin du XXe siècle, à Londres où dans les Dolomites, où Ben vient de passer des vacances avec son (ex-)fiancée, et où il a rencontré une jeune femme.

Elle s’appelle Liliane, ou Lily.

Que sait-on d’elle ?

Peu. Sinon qu’elle aime la montagne, le silence et sa grand-mère maternelle, une Juive d’Istanbul. Celle-ci avait parlé d’un coup de foudre antebellum pour un lointain cousin, croisé avant la rencontre décisive avec le grand-père. Le garçon, assassiné plus tard par les nazis, l’a vue durant deux jours, la dernière fois dans un jardin d’hôtel à l’ouest de Sienne.

Soixante ans après, vaut-il la peine de chercher le jardin toscan d’une grand-mère amoureuse ?

C’est l’objectif de Lily, venue de Londres. Elle a arpenté toute la ville et croit avoir trouvé l’endroit correspondant au récit de la Stambouliote. Ensuite, elle est partie dans les Dolomites, où elle fera la connaissance de Ben, inquisiteur, lui, l’assaillant de questions, s’accrochant aux faits objectifs pour rattraper des instants évanescents.

Comportement si exotique pour une femme ! Plus proche de la terre, elle sait que l’essence des choses ne réside pas dans les mots mais dans le sol, dans les images, comme ce dessin du pavement intérieur du Duomo de Sienne, où l’on voit Absalon suspendu par les cheveux, coupable d’avoir rivalisé avec son père le roi.

Lily et le garçon décident de faire le tour d’une montagne, promenade qui durera toute une journée, laissant Ben épuisé et en porte-à-faux vis-à-vis de sa fiancée restée à l’hôtel, Sandra, « Sand » de son prénom : le sable.

C’est justement Sandra qui a été évoquée au début du texte – les conversations chez Josipovici renvoient au passé –, quand Ben raconte l’histoire du départ de sa petite amie : elle a quitté leur domicile sans piper mot.

Ben n’en revient pas de ce fonctionnement silencieux :

« – Chaque centimètre carré de cette pièce contenait un message pour moi, dit Ben. Et le message était toujours le même.

–  C’est-à-dire ? dit Rick, qui recommence à marcher.

– C’est-à-dire : tu as foutu ma vie en l’air et j’en ai ma claque ; je m’en vais, dit Ben.

– Ah, dit Rick. »

Pour Sand, les mots sont superflus, la communication passe par les choses : « Les couvertures étaient par terre, dit-il. Les draps étaient entassés au milieu du lit comme si elle s’y était enveloppée avant de donner des coups de pied dedans une demi-douzaine de fois. La pièce était dans un chaos absolu… Pas simplement un chaos ordinaire, tu comprends, dit Ben. C’était un chaos mis en scène. Un chaos qui s’affichait comme chaos. Tu vois ce que je veux dire ? »

Pauvre Ben ! À l’image de YHWH, il cherche vainement à ordonner le chaos féminin en déployant son Verbe. Stratégie qui s’était déjà révélée inefficace dans le Haut-Adige, où Lily s’était moquée de ses interrogations :

« Elle éclata de rire.

– Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.

– Tant de questions. »

Elle estime que la vérité se dissimule plutôt sous les traits des plans et des cartes, que la connaissance passe par l’exploration du terrain :

« – Il fallait que je m’éloigne, dit-elle. Il fallait que je sois seule. Pour essayer de comprendre.

– Comprendre quoi ?

– Tout.

– Tout ?

Elle resta silencieuse.

– Et le jardin ? dit-il.

C’était apparemment ce qui était au centre de tout, dit-elle. »

L’Anglais ne ressemble-t-il pas alors à Adam, suivant son interlocutrice dans ses pérégrinations, lui faisant confiance dans son appréhension de la topographie, croyant qu’elle seule trouvera le chemin vers le jardin ?

Steven Sampson