L’infinie ténacité d’une cathédrale

Conçue sous Franco dans une époque vouée à la construction à tout va « sur la côte méditerranéenne. Costa Brava, Costa del Sol . […] Madrid, Barcelone […] Des quartiers de brique rouge s’étendent autour des vieux centres urbains », la cathédrale de Justo Gallego Martínez à la Mejorada se met « de ce point de vue à l’unisson » de cette pulsion bâtisseuse frénétique en même temps qu’elle en constitue la critique radicale. Mark Greene revient avec finesse sur cette étonnante fable du réel.


Mark Greene, Comment construire une cathédrale. Plein Jour, coll. « Les invraisemblables », 94 p., 12 €


« Vous savez ce que c’est une cathédrale ? À quoi ça ressemble, je veux dire ? Vous me suivez ? Si quelqu’un vous dit le mot cathédrale, vous avez une idée de ce que c’est ? [1] » En posant la question à Robert, l’aveugle qui, à ses côtés, voit sans voir un documentaire sur des églises, le narrateur de la nouvelle de Carver s’engage dans un épineux problème. Décrire une cathédrale est une chose et les écrivains ont beau jeu d’accumuler les métaphores les plus étonnantes, des colosses de Hugo, de la silhouette d’un gisant en prière chez Huysmans, au monstre à mi-chemin entre le griffon et le batracien chez Michel Serres. Dire ce qu’elle est constitue une tout autre paire de manches et l’on se souvient de la fable des casseurs de pierre par Péguy. La cathédrale nous défie et nous surplombe. Elle commence comme une maison, elle est plus qu’un bâti ou que le siège d’une fonction religieuse, ou même que leur addition, on ne sait pas très bien où elle se termine, elle est à peine habitable. Une idée de cathédrale davantage qu’une cathédrale. Elle fait tourner la tête, la renversant vers le haut comme vers le passé : nuque ployée en arrière, posture incommode, on peine à en embrasser l’entièreté, à en adoucir la grandiloquence, à en saisir le dessein. Tout en elle est excès et verticalité, semble-t-il : la durée pour la bâtir qui excède la vie d’un homme, les petites mains innombrables qu’il faut pour l’ériger, la complexité de son architecture visible et souterraine. On ne fait peut-être jamais que l’approcher, du regard comme de la pensée.

Rien pourtant de tout cela n’a eu de quoi effrayer ou rebuter le Madrilène Justo Gallego Martínez, quand, voyant son séjour au séminaire interrompu par la tuberculose, il promet, s’il guérit, d’ériger une cathédrale à Nuestra Señora del Pilar, lui qui n’est ni maçon, ni architecte, ni même riche, sinon d’un terrain agricole à Mejorada del Campo dans la banlieue madrilène. C’est-à-dire presque au milieu de nulle part, « un village au milieu des champs. Trois rues, une place centrale, des maisons d’un seul étage, une église dont les dimensions sont bien suffisantes pour accueillir la population ». Paradoxalement, au seuil de ce texte de commande proposé par ses éditeurs Sibylle Grimbert et Florent Georgesco [2], l’écrivain américain Mark Greene manifeste plus de perplexité délicate face à son drôle de sujet, dans son apparente simplicité, son évidence troublante. En un contrepoint à la fois inquiet et allègre, grave et léger, face à la foi inébranlable du bâtisseur de cathédrale, il questionne l’œuvre qu’on pose devant soi, la petite comme la grande, et la capacité à la faire tenir en un geste unique, total, réitéré, quotidien, à faire vie de cette œuvre, qu’elle soit de briques et de ciment, d’encre et de papier. À savoir y mettre un terme dans son inachèvement essentiel, fût-il suspendu dans l’échancrure du ciel ou de la page. Écrire ou bâtir, c’est égal, selon une affinité qui traverse tout le récit, entrelacs auquel vient s’ajouter le tressage par la langue espagnole, les images, les realia et les symboles qu’ils charrient. Les outils, les termes et le bleu de travail et du bâtiment (pico, pala, obrero, mono, constructoras), les compliments de rues piropo, les noms des hommes en armes de cette Espagne qui mijote sous le couvre-feu de la dictature et la mainmise de l’Opus Dei, soldats requeté serenos, policiers grises, les proverbes, De Madrid al cielo, la poésie enfin, par la voix d’Antonio Machado.

Car Justo guérit ; et « donc il a pris sa pioche et il a commencé par creuser un trou […]. Et il a continué. Jour après jour, depuis le 12 octobre 1961. C’est le jour où il a donné le premier coup de pioche. Dans le sol, certes cultivable, mais tout de même assez aride, de ce lopin de terre de Castille. Sans plan, c’est-à-dire sans fin ». Quelque chose de l’insondable du chemin se donne ici : pour s’élever et forcer la route du ciel, il faut renoncer à la voie haute et partir par le bas, la profondeur, l’entraille. Creuser la terre d’un trou gigantesque et noir, tel que ceux qui le virent, en cette première strate légendaire de la fable, ne surent trop de quoi il retournait, nous rapporte Mark Greene. Cinq décennies plus tard, la cathédrale est là, précaire, altière, périlleuse, rébus magnifique surplombant l’espace public, au défi de toutes les normes de sécurité contemporaines et objet architectural mal identifié pour le diocèse qui n’en veut guère, la mairie qui s’en défie, les touristes qui s’y précipitent et s’y photographient en famille, les commerciaux qui la détournent à des fins publicitaires, les fêtards qui viennent faire leur botellón sur les marches de son parvis, l’architecte de renom qui s’y émerveille et y salue un chef-d’œuvre.

Mark Greene, Comment construire une cathédrale. Plein Jour

La cathédrale de Justo Gallego Martínez à la Mejorada, banlieue de Madrid

C’est l’occasion pour l’écrivain de montrer dans des pages savoureuses, non dénuées de malice et d’absurde, combien d’une époque à l’autre les paradigmes ont changé et sont devenus antinomiques, combien aussi il y a construire et construire, depuis les aveugles économiques, promoteurs nombreux et peu regardants jusqu’au voyant Justo, « un paysan, un marginal, un fou de Dieu… Un homme d’un autre temps, un pauvre type ». Il faut dire que la fondation à Mejorada réservait déjà quelques coordonnées mythiques ; flanquant les tours au seuil de la Mancha, elle codait en amont cet héritage de Don Quichotte à Justo, sur lequel l’écrivain aime à rêver et à revenir, jouxtant d’autres lignées de jobards attachants (tel le personnage éponyme d’un roman pour la jeunesse de Michel Piquemal), du facteur Cheval et de son palais de Hauterives.

La constance extrême du personnage déroute dans les temps modernes qui se sont succédé depuis ce premier coup de pioche. L’écrivain a à cœur d’en rappeler toutes les strates, par petites touches, mêlant avec finesse annotations sociologiques, contextualisations historiques, considérations philosophiques et politiques et évocations plus personnelles, comme s’il annotait son récit au moyen des souvenirs des années vécues en Espagne, qu’il a jusqu’ici tenues à l’écart de son œuvre. La ténacité de Justo le sidère au point qu’il ne peut l’énoncer que dans la répétition des faits, pierre d’achoppement pour l’esprit incrédule devant la prouesse tangible : « en 1961 il a décidé de construire une cathédrale et, depuis, il n’a rien fait d’autre. Il n’a fait que cela. Il est au travail tous les jours, fignolant, ciselant, grattant, quelque part à l’intérieur de son immense chantier, dans le ventre ou les poumons de son œuvre ». Quelque chose résiste là. Quelque chose qui fait qu’on a beau voir, on ne voit pas tout à fait. D’où la remise sur le métier de cet énoncé incompréhensible et tellement limpide, synthétique, d’une vie, que Mark Greene tisse dans ce non-traité de construction. Face à cette équation, on reste à notre tour comme planté au parvis de la cathédrale, ce moulin à vent inattendu que Justo s’est fait fort de bâtir à mains nues, avec des briques de bric et de broc, souvent irrégulières, déchets des entreprises locales qui s’en sont débarrassées à titre gracieux.

C’est là qu’est la véritable « cathédrale », la cathédrale (in)interrompue cette fois, métaphorique, littéraire, lacunaire et fragmentaire, celle qui nous importe tant dans le cheminement de la lecture et continue en nous, une fois le livre fermé, celle qui pourrait prendre la forme d’un enfermement à ciel ouvert – tel Justo condamné une nuit par accident à veiller en équilibre instable sur ses échafaudages – et qui cependant n’est autre qu’une immense demeure de pensée, faisant se remémorer le sentiment final du narrateur de Carver, qui dessinait à quatre mains une autre cathédrale intérieure pour la communiquer à Robert, l’aveugle. Une cathédrale qui n’est ni la masse, le volume, le monumental, ni l’harmonie, l’achevé, le parfait, ni même le lieu où l’office peut commencer. Infinitude logée au cœur de l’homme, dont la tâche est de vivre, jour après jour, c’est elle qui exige de l’écrivain comme du lecteur de s’arrêter un instant pour considérer sa vie et le temps, la durée longue plutôt que l’instantanéité et le temps réel, si confiscatoires de notre manière d’habiter le monde au présent, de prêter attention à la généalogie qui nous a portés à être ce que l’on est et à l’effort quotidien qu’on réalise pour s’efforcer d’être soi et pour s’arracher à elle. Elle qui permet que le récit parfois bifurque. On y croise le regard de Beckett, sa présence silencieuse et aigüe ; on entre dans le sous-texte généalogique, le portrait émouvant du père de l’auteur, photographe de l’Espagne de ces temps perdus, quand la modernité commençait à y pénétrer.

la cathédrale de Justo Gallego Martínez à la Mejorada

© Mark Greene

Fort de ses quatre-vingt-onze ans et de ses plus de cinquante ans de labeur, Justo peut bien contempler à présent la cathédrale promise. Il s’y refuse pourtant : « j’aime mieux que rien ne soit jamais fini. Comme ça, je peux y retourner ». Figure de la résistance aux modes et aux vicissitudes de l’histoire, il est de ceux qui n’ont jamais perdu de vue le principe le plus essentiel qu’ils s’étaient jadis donné ; il incarne au jour le jour et à contretemps de ses contemporains une idée plus vaste que lui-même, une foi. Ainsi, Mark Greene raconte comment ses tours surplombées de nids de cigognes pointent à la manière d’un doigt le ciel où volent les avions que Justo ne prendra jamais, incarnant deux postures face à l’ici et au maintenant, regard de la sédentarité humble sur le nomadisme mondialisé. Ailleurs, il souligne combien la cathédrale inflige un cinglant pied de nez aux constructions poussives et fantômes programmées en masse par les promoteurs immobiliers d’avant la crise, « villes nouvelles, ou plutôt […] banlieues nouvelles, produites pour la classe moyenne, livrées en tranches. Achevées trop vite, trop tôt, trop efficacement, puisqu’elles sont désespérément vides, en attente d’acheteurs qui ne se présentent pas ». Enfin, il s’inquiète : pourquoi l’homme jamais ne se repose (Goethe définissait ainsi l’homme dans son Faust)… À quelle fin retourner toujours sur le chantier de l’infinitude de la cathédrale ? « Toute ma vie j’ai cherché la vérité », lui confie le vieil homme. Mark Greene y trouve l’indice qui lui faisait défaut, il peut nommer à son tour ce que l’homme et son édifice, ensemble, désignent pour lui : « Qu’est-ce que la vérité ? Un mot me vient à l’esprit : durer. Tout ce qu’on sait de la vérité c’est qu’elle tient le coup. Elle résiste. C’est une pierre réfractaire, jetée dans le bain du temps. Nul ne sait à l’avance ce que contient la vérité. Ce qu’il y a à l’intérieur nul ne détient la vérité. Mais le temps choisit. Le temps passe, fait sa ronde. Il trie, rejette, pulvérise. Toute entreprise, toute vie d’homme rejetée par le temps se dessèche, s’effrite et tombe dans l’oubli. »


  1. Raymond Carver, « Cathédrale », dans Les vitamines du bonheur, trad. de l’américain par Simone Hilling, Le Livre de poche, 1985, p. 219.
  2. Par les deux titres Comment construire une cathédrale de Mark Greene et Dissimulons de Noël Herpe, les deux éditeurs inaugurent une nouvelle collection, « Les invraisemblables », comme un « territoire d’histoires » qui veut ouvrir la littérature au réel dans ce qu’il a de plus étonnant et de marginal et gage que « la réalité n’a pas besoin de fictions pour être romanesque. Il suffit d’observer autour de soi, de partir à la rencontre des personnages grandioses ou absurdes, flamboyants, mystérieux, qui vivent parmi nous ».
Voir aussi la critique par Steven Sampson de 45 tours, du même auteur.

Julia Peslier