Deux garçons dans le vent

Mark Greene, écrivain franco-américain ayant grandi à Madrid, vient de publier son quatrième roman, 45 tours. Un tube peut-il provoquer une révolution dans l’histoire d’une amitié ?


Mark Greene, 45 tours. Rivages, 220 p., 18 €


Quand j’avais douze ans, un ami m’a proposé de former un duo. Il avait écrit les paroles d’une chanson, une seule phrase répétée ad infinitum, du genre : « She’s got, she’s got it, she’s got it. » Selon lui, le plus dur était fait, il suffisait de mettre de la musique dessus, chose facile. Dans 45 tours, Mark Greene inverse cette proposition : c’est la mélodie qui arrive ex nihilo, tandis que le texte exigera un travail de plusieurs personnes étalé sur quelques mois. Ah, si seulement écrire un roman était aussi simple ! Et si seulement la langue française représentait encore un vecteur culturel capable d’atteindre un large public, comme dans les années quatre-vingt !

Huit notes, huit petites notes, c’est tout ce qu’il a fallu au narrateur, étudiant en lettres modernes à la Sorbonne, pour lancer cette aventure qui, trente ans plus tard, grâce au succès du tube, continuera de lui assurer des revenus suffisants pour subsister. Ces huit notes sont sorties de sa bouche au cours d’une soirée passée rue de l’Estrapade chez son meilleur ami, Richard, où l’on se rendait après avoir acheté des cheeseburgers dans le fast-food du boulevard Saint-Michel (le premier de Paris) pour les manger, boire de la bière et fumer quelques joints.

Mark Greene s’intéresse peu aux relations homme-femme : il dresse des portraits si oniriques de l’amitié masculine que l’on finit par rêver du célibat éternel, à l’exemple des Beatles dans leurs premiers films, idéal de jeunes artistes unis par la quête de la beauté et le besoin de l’incarner, de chanter leur amour de l’amour.

On est bien avant l’époque des MP3 ; les tubes s’incarnaient dans une forme ovale, celle des « 45 tours », du nombre de révolutions que fait chaque minute le disque autour du trou central. « Révolution » : la polysémie avait servi à John Lennon pour le titre de la face B de Hey Jude. Aujourd’hui, le terme « 45 tours » fait terriblement désuet, son emploi indique que l’on est dans un registre suranné, celui de Mark Greene, auteur tiraillé entre son héritage new-yorkais paternel – peut-on parler de « racines » lorsqu’il s’agit des États-Unis ? – et son attachement au monde de sa mère, bourguignonne de naissance.

Cette double appartenance correspond à une dichotomie temporelle : si l’on visite New York pour goûter à la modernité, ceux qui viennent à Paris sont souvent dans une recherche du passé. Franck, narrateur de 45 tours, vit dans sa peau cette contradiction. Retiré au fin fond de la campagne nivernaise, il se remémore la genèse du tube trente ans après. Français, il ne jette pas sur le passé le regard kitsch de mes compatriotes lorsqu’ils raffolent de la comédie musicale Les Misérables (« Les Mis »), ou de La Môme, film pour lequel Marion Cotillard a remporté un Oscar, ou encore d’Amélie Poulain – que moi-même j’ai adoré !

La révolution déplorée par Mark Greene n’ose pas dire son nom, elle se laisse apercevoir dans la précision pudique et légèrement ironique avec laquelle il décrit l’« Ancien Régime » des années quatre-vingt, quand les germes de l’avenir avaient déjà été semés dans le sol parisien. En écrivant un tube, Franck et Richard n’ont-ils pas contribué, à leur échelle, à l’avènement d’une culture de la marchandise, où la création artistique s’associe à de gros moyens commerciaux, où même les rues de Paris, si chères aux flâneurs comme Baudelaire ou Walter Benjamin, sont devenues un « produit » ?

Mark Greene tourne autour de la question de cette révolution sans la nommer, c’est le trou au milieu qui aspire tout le reste. Plus il décrit les déambulations nocturnes de son duo, les enseignes dans lesquelles ils pénètrent ou les accessoires qu’ils achètent, plus son lecteur ressent un frisson doux-amer de tristesse, de langueur et de mépris pour un monde si proche et si éloigné du nôtre, si familier, si incapable de résister, si… français.

Dans cet univers encore autonome, Franck et Richard partagent une routine quotidienne centrée autour de l’appartement de ce dernier dans le 5e arrondissement : « On se donnait rendez-vous en fin d’après-midi, dans un café. On commandait deux bières, pour se mettre en train. Le programme de la soirée était connu d’avance : d’abord, emplettes de disques chez Blue Moon ou Crocodisc, rue des Écoles, puis halte chez Odd Bins, le marchand de vins et spiritueux situé quelques numéros plus loin. »

Aujourd’hui, Franck n’arrive même plus à comprendre son innocence de l’époque : « Comment fait-on pour parler huit heures de suite ? Pour avoir autant de choses à se dire ? Comme les choses ont changé, aujourd’hui je ne parle presque plus. Je ne parle plus qu’avec les commerçants, ici, dans le village de ma mère, et ils disparaissent les uns après les autres, chaque année un magasin ferme, la plupart ne sont pas repris. Plus qu’un seul boucher, plus qu’un seul boulanger. L’année dernière, la maison de la presse a plié bagage, il n’y a plus qu’un ″point presse″ dans un bistro. »

Les huit heures de conversation en état de défonce ne sont-elles pas la condition préalable aux huit notes que Franck fredonne spontanément pendant l’une de ces interminables soirées ? Le symbole de ce chiffre, une fois allongé, représente l’infini : c’est justement ce que le duo voyait se dérouler devant lui dans un nuage de marijuana, sur les plans temporel et spatial. Paris, capitale d’une aire culturelle, pouvait encore contenir leurs aspirations démesurées, les Champs-Élysées étaient un escalier vers le ciel.

Tandis qu’aujourd’hui le « point presse » du bistro du village résume bien la situation. Franck s’est retiré dans le mutisme, il n’est ni écrivain ni parolier, lui aussi a « plié bagage », non pour prendre l’avion ailleurs, mais pour communier avec la Nature, plus précisément avec une substance concrète, la seule chose de l’Hexagone à avoir gardé son authenticité : la terre. C’est avec cette matière-là qu’il se frotte la peau et qu’il remplit les assiettes de sa mère. Est-ce de l’Arte povera ? Peut-être. En tout cas, fabriquer un tube n’est pas la seule façon de faire une révolution.

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