Silhouette

Dans Avec ce qu’il resterait à dire, Anne Maurel raconte l’invention de la Figurine sur socle, une œuvre de 1944 signée Giacometti. Un « récit », écrit à partir de douze photographies d’Éli Lotar, qui interroge les racines de la création et paraît chez un tout nouvel éditeur plein de promesses, Hippocampe.


Anne Maurel, Avec ce qu’il resterait à dire : Sur une figurine d’Alberto Giacometti. Photographies d’Éli Lotar. Hippocampe, 100 p., 13 €


C’est un petit livre, que l’on tient d’une main en rêvant de l’autre, et qui se situe quelque part entre l’art et la vie. Introspectif sans l’être trop, intime à force de flirter avec l’infime. On ne parlerait pas d’intrigue, plutôt d’un tableau.

À Genève, pendant la Seconde Guerre mondiale, dans une chambre d’hôtel qui fait office d’atelier, un sculpteur de renom « bricole » une silhouette de fortune. On le distingue dans un demi-jour, assis, pensif, tendu, fumant, grimaçant, mais c’est pourtant toujours le même homme devant la même forme : un petit plâtre de la taille d’une libellule, quelque chose comme 3 cm d’amour incommensurable.

C’est une femme en vérité, ou plutôt la vision de cette femme, son souvenir, qui l’obsède, le possède. Elle est belle comme la longiligne première lettre de son prénom. Il l’a rencontrée à Paris, lui a demandé d’être son modèle, son amie, son amour. Mais l’époque n’est pas au beau fixe. Ils se séparent à contrecœur, passent les frontières : lui part pour la Suisse ; elle, ce sera l’Angleterre. Ils ne se voient pas pendant quatre ans. Il ne cesse pourtant de la voir, de la revoir : « Isabel [Nicholas], vue il y a très longtemps, se découpant sur le fond de l’immense noir un soir à minuit. Immobile un instant, une jambe en avant, le pied au bord du trottoir de l’autre côté du boulevard, avec derrière elle la pointe d’un îlot d’immeubles et la trouée d’arbres du square de l’Observatoire. Trop éloignée pour qu’il pût la reconnaître, minuscule et mince, à peine un trait. Trop tranchée pour n’être qu’une vision inconsistante, l’image apparue derrière ses yeux, au fond de son crâne, d’une femme inconnue. »

Anne Maurel, Avec ce qu’il resterait à dire sur une figurine d’Alberto Giacometti, Hippocampe

Cent fois donc le sculpteur tente de sculpter la forme envolée, cent fois l’écrivain ausculte la forme avortée. Nerveusement il rate, obstinément elle relate : « Sa figure s’élève en diminuant, sans jamais atteindre une taille normale, ou bien glisse entre ses doigts, échappe, s’affaisse et s’effondre. Est-ce la position de ses pieds ou l’orientation de son regard, de son corps tout entier face à sa figure ? un écart insuffisant ou, au contraire, trop important ? » Elle n’a d’yeux que pour ses mains, occupées, concentrées sur l’invisible. Il tâtonne, il façonne ; elle tâtonne, ils façonnent. Ses gestes à lui passent dans ses mots à elle. Ce n’est plus un corps-à-corps, c’est un corps à deux, trois corps. Au fond, ils partagent une même passion dans une même chambre : retenir le friable, le fragile, la « poussière qui vole dans la lumière ». L’à peine visible à peine dicible.

Per via di levare : le petit canif de Giacometti est l’instrument idéal pour attaquer l’argile, se défaire des pleins, ouvrir le vide comme il faut. L’écrivain se saisit littéralement de ce couteau pour en faire le prolongement naturel de sa main, un membre fin, ductile, habile comme une plume qui tracerait des mots dans l’air : « Avec son canif, il brise net un plâtre gâché trop clair. Reprendre autrement. Approcher de la hanche droite le plat de la lame nettoyée et frottée, puis avancer serré, réduire d’un millimètre à peine un renflement avant que le plâtre ait durci, éviter de fêler ou de fendre les flancs de la figurine. »

Sculpter, c’est saisir l’instant parfait, le moment où ce qui n’est pas encore prend corps, l’absence qui se mue en présence, la forme disparue qui apparaît. Pétrir et pétrifier tout à la fois : « Il semble à l’affût d’une forme qu’il a vue, qu’il voit, qui se détourne et fuit, qu’il voudrait presser, enlacer, forcer à se rendre. »

Les bruits du dehors n’atteignent guère le récit, à peine un ou deux personnages qui passent comme vent devant la fenêtre du texte ; l’Histoire de même ressemble à une minuscule boule de neige, qui fond en un petit paragraphe. Tout se joue dans la chambre-atelier, entre quatre murs jalousement gardés. Comme une scène primitive qui verrait le jour. Comme la forme perdue d’un amour. Comme la forme éperdue de l’art.

Roger-Yves Roche