Danse entre deux langues

En 1980, une jeune femme enceinte, militante communiste, manifeste à l’université de Téhéran. Elle voit surgir des hommes aux « yeux injectés de sang [qui] brandissent des bâtons plantés de clous, [qui] hurlent ‟Allah Akbar” » et qui brisent des crânes. La confiscation de la révolution par les islamistes scelle le destin de l’enfant à naître. Elle grandira entre deux pays, deux cultures, deux langues. Marx et la poupée de Maryam Madjidi nous donne à lire ce destin en mouvement, ces allers-retours qu’on devine sans fin, et auxquels colle la forme du livre, vive, concentré d’images fortes et significatives, oscillant constamment entre l’Iran et la France, l’enfance et la maturité, le conte et l’autobiographie.


Maryam Madjidi, Marx et la poupée. Le Nouvel Attila, 208 p., 18 €


La question de l’identité multiple se pose à travers les titres des trois parties du roman de Maryam Madjidi. La « Première Naissance » correspond à la petite enfance en Iran. La « Deuxième Naissance » est l’arrivée en France et les années qui suivent. La « Troisième Naissance » se fait à l’âge adulte grâce au retour vers la culture iranienne et conduit paradoxalement à un équilibre par la mobilité, entre Paris, Téhéran, Pékin et Istanbul. Cependant, dans chaque partie, des passages se rapportent à des périodes différentes de la vie de l’auteure, car il s’agit plus ici de sensibilité que de chronologie : elle dévoile sa part persane, puis sa part française, et enfin l’accord entre les deux. Mais c’est aussi que le récit est enlevé, chatoyant, passant sans cesse de la gravité à la drôlerie, de l’émotion à l’ironie.

« Première Naissance » raconte l’enfance sous forme de fragments : ce dont se souvient celle qui a quitté le pays à six ans, ou les récits que ses proches lui ont faits. L’histoire familiale s’imbrique avec la politique : communistes, les parents de Maryam vivent dans l’angoisse et les secrets propres aux militants d’un parti interdit. Cette atmosphère, qui finit par devenir irrespirable, s’incarne dans des détails apparemment insignifiants cristallisant la violence politique : un dessin animé qu’un journaliste emprisonné regarde tous les jours pour y entendre la voix de sa femme, ou une sandale qui est tout ce que conserve une mère de son fils arrêté en pleine nuit. L’attachement aux éléments concrets correspond bien à la sensibilité de l’enfance, mais est également caractéristique du langage sous une dictature, quand les choses ne peuvent se dire directement, quand on doit recourir aux signes, aux symboles.

Convoquant son passé à travers la voix espiègle de la jeune Maryam, l’écrivaine se fait aussi la mémoire des oubliés, des vaincus de l’histoire : « Je déterre les morts en écrivant. C’est donc ça mon écriture ? Le travail d’un fossoyeur à l’envers. Moi aussi j’ai parfois la nausée. Ça me prend à la gorge et au ventre. Je me promène sur une plaine vaste et silencieuse qui ressemble au cimetière des maudits et je déterre des souvenirs, des anecdotes, des histoires douloureuses ou poignantes. Ça pue parfois. L’odeur de la mort et du passé est tenace. Je me retrouve avec tous ces morts qui me fixent du regard et qui m’implorent de les raconter. Ils vont me hanter comme mon père, qui se réveillait en sueur chaque nuit pendant des années. Invisibles, ils suivent mes pas. Parfois, je me retourne brusquement dans la rue et je vois des bouches effacées. »

Si ces morts n’ont pas de voix, c’est que leurs bourreaux sont encore au pouvoir aujourd’hui, comme le soulignent plusieurs parallèles entre la période de l’enfance et l’époque actuelle. Ainsi, en 2003, Maryam et son cousin circulant dans la même voiture doivent téléphoner devant les policiers à leurs oncle et tante respectifs pour prouver leur lien de parenté. « Tu vas rentrer en France et tu vas raconter ça à tout le monde. J’ai honte. Je t’en prie, ne raconte ça à personne », dit son cousin à la narratrice qui, évidemment, nous le raconte avec la malice et l’irrévérence qui la caractérisent. Ainsi surtout du père, qui en 2009 assiste aux mêmes scènes que celles vécues trente ans plus tôt : « Il voit les bouches crier des slogans : ‟mort au dictateur”. Il entend le rythme de leurs pas, il a le cœur qui bat. Il voudrait se joindre à eux. Il voit des hommes en moto, des machettes dans la main, fendre la foule et frapper tout ce qui bouge. Il voit des corps qui tombent. »

Maryam Madjidi, Marx et la poupée. Le Nouvel Attila

Maryam Madjidi

Dans les années 1980, la pression finit par devenir trop forte : les parents décident d’émigrer. Il faut donc enterrer les livres marxistes au fond du jardin, la petite Maryam doit, à contrecœur, donner ses jouets aux enfants pauvres. « La mère soupire. ‟Mais bon sang, qu’est-ce qu’on a fait au monde pour avoir une enfant pareille ! Elle ne pige rien au communisme.” Encore un autre mot que la petite de cinq ans ne comprend pas. » Pour elle, les jouets sont restés avec les livres dans le jardin, comme un symbole de tout ce qu’il a fallu laisser derrière soi : les espoirs politiques, l’enfance heureuse, les rêves de la mère aussi qui, en Iran, aurait pu faire des études de médecine.

Les parents sont très présents dans ce début de livre, à travers leur corps où s’inscrivent concrètement, fortement, les bouleversements qu’il subissent, « le ventre de la mère », « les yeux de la mère », « les mains du père » surtout, en un très beau chapitre. « Des mains abîmées et forgées par la matière » agissant de manière autonome, comme si leur possesseur n’avait pas eu de réelle prise sur les différentes étapes de sa vie qui les ont vues manipuler des billets de banque, des tracts, de l’aluminium, de la ferraille, puis « bois, béton, briques, ciment, graviers, peinture pour sol, pour murs, tuiles, enduit, white spirit, clous, tournevis, pinces, parquet, moquette, carrelage ; mon père était devenu ouvrier en bâtiment et célèbre bricoleur ». Plus tard, de l’encre et des pinceaux, la « pâte noire et visqueuse » de l’opium, une souris d’ordinateur. Enfin, la terre de la campagne, qui lui apporte la paix.

La culture persane, c’est aussi la poésie, celle d’Omar Kayyam, avec laquelle l’héroïne entretient un rapport ambigu puisqu’elle est à la fois la réalisation la plus belle et la plus émouvante de la langue maternelle, et une part exotique que Maryam met à profit pour séduire, en se parant d’un charme oriental conforme aux attentes de ses interlocuteurs. C’est l’un des intérêts du livre que de questionner les ambivalences de l’identité, du rapport à une culture, de passer à toute vitesse de l’affectivité à l’autodérision.

Instrument de séduction, topos pittoresque, la poésie persane s’affirme plus profondément comme expression de la liberté, en particulier dans la bouche d’un chauffeur de taxi iranien à la fin du livre, où le conseil : « Bois » fait écho aux vers de Kayyam.

L’héritage oriental apporte également le don du conte. « Il était une fois », scandent à sept reprises les titres de chapitre, cinq dans la première partie, celle de l’Iran, et deux quand Maryam se réconcilie avec le pays perdu. Outre la force presque magique des objets, le merveilleux permet d’exprimer les tensions qui habitent Maryam, sous forme d’apparitions, devenant vite des visions apaisantes quand elles prennent l’aspect de sa grand-mère tant aimée restée en Iran. « Ma grand-mère est assise dans ma chambre. Encore une hallucination. Je n’en peux plus, je vais hurler. Mais son sourire me calme. – Assieds-toi Maryam. Je te verse une tasse de thé. – Maman Massoumeh, c’est horrible. Je ne peux plus raconter mes histoires persanes. J’ai des hallucinations à la place. »

Maryam Madjidi, Marx et la poupée. Le Nouvel AttilaPlus que sur la famille, la deuxième partie est centrée sur Maryam elle-même. Pour trouver sa place en France, la fillette ne peut compter que sur elle-même, car ses parents maîtrisent mal une langue dont elle sent qu’elle lui permettra de s’approprier ce nouveau pays. « Voici mes parents, ils sont muets, hélas », aimerait-elle dire à ses amies françaises. Si la maîtrise du français permet de se libérer de la tristesse de l’exil, le prix à payer est le rejet du persan : « Elle prend un ciseau et elle découpe chaque ligne puis chaque lettre, une par une, les lettres se détachent de la ligne et tanguent un instant dans le vide avant de tomber doucement par terre. Elle en fait un tas et elle soulève le tapis de sa chambre, puis la moquette, et elle creuse le sol, elle fait un trou dans la terre avec ses petits doigts et dans le trou elle enterre le tas de lettres. Elle remet la terre puis la moquette et le tapis et agenouillée, les yeux fermés, elle se recueille sur la tombe de son persan. » Il faudra le passage à l’âge adulte et un nouveau mouvement de balancier pour que, par les études universitaires, elle retrouve d’abord la langue iranienne, puis le sol iranien, et accepte finalement son être multiple.

Un des derniers chapitres, intitulé « Une femme libre », égrène des situations que la narratrice a pu vivre parce qu’elle n’est pas restée vivre en Iran. Et, à des moments de sa vie, quand des choix cruciaux sont en jeu, la liberté apparaît comme le critère fondamental pour se déterminer. « Tu veux être considérée comme une sous-merde parce que tu as un vagin ? », lui demande sa mère quand, adulte, elle projette de s’installer en Iran.

Plus qu’une vie, ce livre raconte des émancipations successives. Émancipation d’une dictature par l’exil, d’abord. Émancipation de la condition de réfugiée à l’aide du français, ensuite. Émancipation de l’assimilation, de l’aliénation, par le retour vers le pays natal, mais aussi émancipation vis-à-vis de l’idéalisation de ce pays par le déplacement, l’équilibre, l’« aller-retour à vie ». L’histoire d’« une femme libre » ? Oui, celle d’une héroïne qui évite les obstacles successifs que l’Histoire a posés sur son chemin, par des écarts, des voltes, la grâce d’une écriture en mouvement où les souvenirs et le présent se relancent sans cesse.

Sébastien Omont

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