Toutes les femmes ont fui

Le premier roman sauvage d’Éric Richer sonde avec fureur certains codes de l’identité masculine, ô combien sclérosants. Dans une société post-soviétique en proie à la misère sociale et intellectuelle, les femmes fuient, laissant les hommes essayer de maintenir ce qui peut l’être. Entre non-dits et rites initiatiques brutaux, Nói, quatorze ans, tente d’y vivre. Autant dire que ça ne va pas de soi. 


Éric Richer, La rouille. L’Ogre, 384 p., 21 € 


Le garçon évolue dans un univers saturé de culture virile populaire : il grandit dans une casse de voitures entre son chien-loup et son père, il parcourt en quad les chemins de terre de la forêt, tous les hommes qui l’entourent roulent en 4×4 ou en camion. Avec son pote débile et méchant, Lari Tarert, Nói chasse les pédés au fusil de paint-ball, mate les belles Tziganes qui se baignent, et surtout se défonce au trichlo.

Cela dit, Lari a des excuses puisque son père est dans une prison où les gardiens rackettent les détenus pour obliger leur famille à leur ramener, par exemple, une bétonnière. Quand Nói sort, c’est pour aller voir le frère de Lari jouer dans un concert de Métal ou assister à la retransmission d’un combat de MMA (Mixed Martial Arts, où presque tous les coups sont permis), avec son oncle militaire.

Nói est en âge de passer le « Kännöst », un rite initiatique traditionnel censé transformer l’enfant en homme. Le « Kännöst » est violent, imbibé de sang, de suie et d’alcool. Jusque-là, le garçon arrivait à s’en tirer à peu près dans un monde qui ne lui convenait pas, mais le rite cristallise son rejet d’un système de valeurs brutal et dominateur, incarné par son grand-père, Zelj.

Nói refuse de sortir de l’enfance parce qu’il en a été privé. Il attend désespérément que revienne la pièce manquante, sa mère, partie quand il était encore un nourrisson, et que son enfance redémarre. Dans un cadre déjà plein de virilité, le garçon n’en a pas besoin d’un peu plus. Il a besoin d’amour et pourrait le trouver auprès de Mute, doux personnage de jeune fille à la voix blessée, en contraste avec les crétins et les brutes qu’il fréquente le plus souvent, essentiellement la famille Tarert. Avec Mute, il partage une baignade au fond d’un étang où s’est jadis englouti un semi-remorque, et où ils miment sous l’eau une rencontre en forme d’auto-stop nimbé de vase. Nói n’échappe pas aux véhicules, pas aux déchets, mais trouve aussi une poésie caractéristique du talent d’Éric Richer pour les scènes fortes. Comme le « Kännöst » lancinant au fond des bois. Comme la tentative de drague de la Tzigane par Lari, qui s’achève en chute du haut d’un satellite.

Éric Richer, La rouille

© Frédéric Lakermance

L’humour noir n’est pas absent du roman d’Éric Richer. À travers le grotesque qui marque Lari, ou Gus, un ami de l’oncle Otto, qui met des couches pour ne pas avoir à interrompre une finale de jeu vidéo en ligne. À travers des scènes burlesques, ainsi de celle d’anthologie entre Nói, Roxanne Tarert en petite tenue et une vigile et son chien sur le parking d’une salle de spectacle pendant un concert de Métal. Dans « la forêt micro-ondes » sont aussi tombés tant de débris de satellites que toutes les chèvres d’un troupeau y ont perdu leurs cornes. Nói lui-même fait souvent preuve d’humour dans ses malheurs : « Un gros hélicoptère de l’armée passe à la verticale, pile au-dessus d’eux. La cadence pneumatique de son moteur se réverbère sur les versants du vallon comme un marteau-pilon, et Tioma tend son majeur aux militaires. Dans la voiture, Nói fantasme sur le retour de l’appareil et sur le largage d’une bombe H sur l’élevage de l’Hawaïen pour lui apprendre la politesse. Voilà qui mettrait dignement fin au calvaire du garçon et à leur vie de merde ».

Si l’univers peut sembler systématique, le récit et les personnages ne le sont pas. Otto, l’oncle soldat, est une des rares sources de compréhension, de mesure et de sensibilité auxquelles peut se raccrocher le garçon. Terje, le père, qui reste terriblement opaque et en retrait pour son fils, essaie de l’aider et de le protéger dans une certaine mesure. On le devine à la fois aimant et défaillant, et il se révèle finalement complexe et sensible. Dans un roman où ça se joue entre les pères et les fils, il n’est pas facile d’être et l’un et l’autre.

Quant au grand-père, si c’est un tyran brutal, c’est aussi un être charismatique, incarnation de forces qui disparaissent – il est sourcier et rebouteux – dans une société globalement médiocre. Les personnages se montrent plus ambigus qu’on ne le croit et, pour beaucoup, attachants. Même Roxanne Tarert, furie nymphomane, a quelque chose de touchant dans sa quête d’amour qui ne sait pas se dire.

Dans ce « no woman’s land », sans l’avouer, les hommes sont si nostalgiques des femmes qu’ils ont poussées à la fuite, qu’ils écoutent Scout Niblett, une chanteuse à la voix particulièrement délicate. Nói, lui, se réfugie dans les hallucinations que lui offre le White Spirit. Il y retrouve Black Shark, sorte d’esprit totem qui lui donne la force d’affronter le monde. De manière générale, les animaux sous toutes leurs formes offrent un réconfort symbolique, même s’ils restent féroces : le requin, le Grizzly, surnom du quad du garçon, Lupus, son chien-loup, et le gulo, sorte d’ours-hyène qu’il vaut mieux ne pas déranger. Quand il n’est pas avec eux, lorsqu’il se trouve en compagnie des gens, Nói tente de s’absenter en se roulant en boule et en s’endormant, à la limite de la narcolepsie. La drogue y contribue, et aussi l’absence de nourriture. Tout au long du livre (380 pages et plusieurs jours pour l’action principale), le garçon mange très peu, et presque exclusivement en compagnie des rares personnes qui lui témoignent de l’affection : l’oncle Otto, Mute.

Éric Richer, La rouille

Il vomit beaucoup plus, presque à chaque fois qu’il est dans un véhicule conduit par ceux qui le contraignent, qui l’obligent à les suivre, la famille Tarert, son père ou son grand-père : « Nói, les deux poings serrés dans ses poches, regarde vers son oncle, puis abandonne. Terje enclenche la marche arrière et l’estomac du garçon se retourne. Nói n’a pas le temps de se pencher par la fenêtre qu’un flot marron gicle d’entre ses dents, pétillant. Le reste de kvas inonde le vide-poches, ses cuisses, puis Terje le prend sous les bras et le soulève vers l’extérieur. Le garçon rejette de la bile le long de la portière ». Dans une communauté où l’on n’exprime pas ses sentiments, c’est comme si le corps remplaçait les mots. Nói, refusant de quitter l’enfance comme le voudraient ses ascendants, ne nourrit pas son corps, l’empêche de grandir. En sniffant des solvants qui le font voyager par l’esprit, il l’ignore. Se recroqueville lorsque des filles s’intéressent à ce corps, Roxanne Tarert et la Miss élue de la petite ville de Zdeno – que son père prostitue et qui, comme toutes les femmes, ne rêve que de partir. Sauf Mute, mais Mute, elle, est déjà partie, a fui la sauvagerie du « Kännöst » : aux filles, on met la boule à zéro. Mute revient, mais la violence ne leur laisse pas le temps de se retrouver.

Le corps s’impose peu à peu au centre du roman. C’est l’un des intérêts du livre d’y inscrire les tensions, les conflits et les contraintes, en particulier dans la très longue scène du « Kännöst », dans laquelle le garçon se voit successivement privé de différentes parties de son corps, avant que celui-ci ne soit recouvert de plusieurs déguisements. Éric Richer insiste sur les sensations, les matières, les fluides, pour montrer le corps de Nói maltraité de multiples manières, par lui-même et par les autres. Comme l’incarnation d’une société malade, rongée par la rouille qui attaque les épaves, les carcasses. Termes qui peuvent s’appliquer aussi bien aux véhicules qu’aux êtres, pour lesquels « la rouille », c’est aussi la folie qui menace.

La rouille n’est pas seulement la description d’un monde déglingué, c’est le récit parfaitement mené des efforts impossibles d’un adolescent qui se débat pour s’émanciper du conservatisme et de la violence de la loi patriarcale. Son corps paie les dégâts de ce qu’on impose à son esprit. Au moyen d’une écriture précise et intense, l’auteur démonte froidement un mécanisme qui conduit à l’étouffement et à la destruction générale.

Sébastien Omont

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