Et si l’obstination de deux jeunes femmes – pratiquant spiritisme et enquête acharnée – pour redonner corps et voix aux fantômes de femmes disparues non pas mystérieusement mais systématiquement permettait de dire « devenir non pas quelqu’un mais quelqu’une » ? C’est tout le propos du premier roman d’Amélie Hamad, Les quelqu’unes.
Un roman où les destins de Mandy et d’Insaf qui semblent vouloir se séparer, l’une restant dans l’ennui de son petit village du Nord quand l’autre part étudier la médecine à Lille, ne font que se croiser et renforcer leur lien sororal et leur volonté de faire advenir la vérité.
« Je crée un dôme avec mes mains pour allumer la bougie. J’entends la respiration saccadée de Mandy et ce qui ressemble aux battements de mon cœur » : le roman s’ouvre sur le rituel et la gestuelle, qui apparaissent d’emblée comme nécessaires aux deux protagonistes. In medias res, l’incipit est tout à la fois un flashback et un élément perturbateur : « avides de morbide », Mandy et Insaf, deux adolescentes en quête d’adrénaline qu’elles peinent à trouver dans le quotidien de leur petite ville ouvrière du Nord de la France, s’entraînent au spiritisme et à la pratique du Ouija. Elles cherchent à entrer en communication avec la Dame de la mer d’Herbe, fantôme de Sylvie Debaets, victime d’un fait divers qui a secoué les pages du journal local et les âmes du coin.
Son corps battu à mort a été retrouvé quelques années plus tôt dans un champ près de l’usine désaffectée qui trône à l’horizon du village. Ferventes lectrices de Stephen King, habituées de l’ésotérisme, gothiques dans l’âme et dans le style, les deux jeunes femmes sont habiles avec les bougies et les invocations aux morts. Pourtant, l’expérience tourne mal, un spectre – « un ectoplasme ou un éclair artificiel », une « comète » ou un « feu follet », peu importe – transgresse le paranormal et se plante sous leurs yeux. La scène « se grave en [Insaf] avec la violence d’un crime », prête à la hanter, malgré son désir de fuir la case à laquelle sa naissance la prédestine.

Car, derrière ce point de départ qui stimule comme savent le faire les films d’horreur, se cache un roman social et initiatique. Mandy et Insaf sont au seuil de leurs vies d’adulte, en passe de devenir quelqu’unes, de quitter l’enfance, et cette séance de spiritisme a un « goût riche et sombre des dernières fois ». Elles adoptent deux stratégies opposées pour mettre un terme à leur adolescence désenchantée : quand Insaf tente la rupture avec son milieu social en entamant des études de médecine à Lille dans l’espoir de faire disparaître les souvenirs de sa morne enfance, Mandy, elle, opère un continuum entre l’enfance, l’adolescence et la vie adulte : « Je continue de porter en moi la jeune fille qui invoquait les esprits. Je continue d’être elle, ou de l’abriter quelque part en moi » – elle stagne et se trouve dans l’incapacité de quitter géographiquement et psychologiquement son environnement.
Le fossé se creuse rapidement entre les deux jeunes femmes, un écart joliment illustré par une référence littéraire : « Moi [Mandy], je suis l’héroïne d’un roman moderniste qui répète la même journée avec d’infinies variations et toi [Insaf], tu deviens un personnage de Balzac qui monte à la ville pour quêter le succès ». Si Insaf commence à se faire du mouron pour son amie – la toponymie n’est pas neutre, le village où se déroule l’action se nomme les Mourons, un terme argotique qui désignait au XIXe siècle les cheveux, pensons à l’expression rebattue « se faire des cheveux blancs » –, c’est parce qu’elle voit dans l’immobilisme de Mandy un manque d’envie et de créativité, une complaisance dans l’ennui, et une obstination pour une vie étriquée dans un village fantomatique.
Outre une intrigue captivante et un travail ultra moderne sur la diversité de la forme – une polymorphie audacieuse qui fait sens dans la ligne éditoriale du Gospel, où s’intercalent dans la narration des échanges de mails, des blogs à l’esthétique rétro, des QCM, des recettes de sortilèges, des liens hypertextes –, le décor occupe une place de choix. La petite ville ouvrière est aussi désaffectée que l’usine qui y trône en toile de fond. On y vit de cancans et de souvenirs, parmi des ruines et des spectres. Si « les Mourons n’en finissent pas de mourir », si ses habitants y expérimentent « l’ennui profond, océanique », pour Insaf, c’est aussi une dilapidation du temps que d’y vivre : « On perd son temps aux Mourons. Il tombe dans un puits sans fond, et on le retrouve jamais ». Insaf a toujours voulu quitter cette grisaille, devenir une transfuge, mais des fils imaginaires la relient pour toujours à son village natal, avec l’éternel doute de ne pas être à sa place dans sa vie citadine : « Parfois, je me dis que ma place a toujours été avec toi [Mandy], aux Mourons et que ce que je vis ici n’est qu’un rêve. Peut-être que je suis la proie d’un étrange phénomène de bilocation et qu’une version de moi est restée avec toi aux Mourons. La vraie version de moi ».
À ce sentiment d’imposture, s’ajoute indéniablement la dimension sororale du roman : c’est parce que l’amitié est inscrite dans sa chair – « j’avais l’impression que Mandy constituait une sorte d’organe extérieur, un morceau de chair à vif qui me tuerait si on me l’arrachait » – et que les deux jeunes femmes, à l’image du chèvrefeuille et du coudrier de Tristan et Iseult, ont « grandi entortillées ensemble comme les ronces du jardin » qu’Insaf se décide à revenir aux Mourons et à prêter main-forte à Mandy dans le dédale de ses jobs laborieux et dans son obstination à démêler les mystères autour du féminicide de Sylvie Debaets.
Le thriller horrifique se mue ainsi rapidement en un roman d’apprentissage féministe. L’usine à l’abandon depuis des décennies, théâtre d’urbex dangereux et de rites de passage des adolescentes, joue un rôle-clé. Elle incarne le décor parfait pour les croyances d’Insaf et de Mandy ; elle est le seul lieu intrigant à des kilomètres à la ronde, « à la fois si familière et si mystérieuse. Si lourde est si pesante ». Elle est un cénotaphe, un cimetière sans corps pour des décennies de travailleurs et de travailleuses, et la découverte du corps de Sylvie Debaets dans ses environs confirme que la mort et les spectres y sont souverains.
Puisqu’il n’y a « rien de magique dans ce monde, rien d’étrange, que des contrées mille fois arpentées », Mandy et Insaf choisissent de croire pour briser la monotonie de la vie rurale. Croire d’abord dans l’ésotérisme pour rendre moins déceptive la réalité : « Nous avons inventé ces rituels pour tenir le malheur à l’écart et avoir l’impression de faire quelque chose avec la seule arme que nous possédions : l’imagination ». Croire à ces « conneries de bonnes femmes », à cet héritage matrimonial, à la tradition féministe des sorcières parce que, on le sait, « on se préoccupe de la magie parce qu’on a si peu de pouvoir sur le monde ». Et, à mesure que l’usine cesse d’être un simple lieu mystique de fiction pour se métamorphoser en un lieu où la violence des hommes s’exerce à l’abri des regards – « De lieu fonctionnel, dédié à la productivité, [l’usine] s’est transformé[e] en territoire de rêve et en terrain de jeu. Pour nous déguiser en zombies. Pour prier pour l’apocalypse. Pour chasser la meuf » –, les histoires de bonnes femmes finissent elles aussi par transgresser la barrière de la réalité.
En parallèle de leur enquête locale, Insaf découvre que les rituels occultes, qu’elle pensait bien enfermés dans les grimoires, et la mort de Sylvie Debaets, qui n’était alors qu’un fait divers isolé, sont monnaie courante à l’université, où la violence masculine est encouragée, et les féminicides ignorés. Derrière l’énigme de la Dame de la mer d’Herbe qui hante Mandy – qui, en Antigone moderne, veut lui redonner tombeau et histoire – se multiplient les visages de toutes les victimes des féminicides qui forment une cartographie macabre autour de l’éveil de conscience des deux jeunes femmes.
Si les récits de femmes qui témoignent et dénoncent sont traités, dans notre société, avec la même indifférence que les histoires d’ésotérisme, et les victimes anonymées et oubliées comme des fantômes, les deux jeunes femmes sont bien décidées à leur redonner puissance et substance, à faire advenir les histoires des quelqu’unes. Voilà leur quête initiatique : accepter de « passer derrière le décor de cinéma » du paysage de leur enfance, pour « découvr[ir] les échafaudages et les hommes vêtus de noir », accepter d’ouvrir la « boîte de Pandore » pour lever le voile, voir et faire voir la vérité d’une société – ici symbolisée par l’usine – qui continue de tuer les femmes. Insaf et Mandy se sentent prêtes à dérouler le « très long fil dans le labyrinthe » de la vérité, d’affronter un réel bien plus effrayant que le monde des fantômes : « Il était temps de [se] mettre au service des courageuses ».
