Un récit insurrectionnel

La prise d’écriture (au sens de prise de parole) d’Adèle Haenel, en collaboration avec la dramaturge Gisèle Vienne, gagne une portée insurrectionnelle. Accueilli par les éditions de l’Arche, Viser juste remet en question les catégories littéraires : on y trouve du scénario, des textes de pure réflexion, du dessin animé, du film se transformant en théâtre, de la réflexion, encore, toujours.

Adèle Haenel | Viser juste. Avec la collaboration de Gisèle Vienne. L’Arche, coll. « Des écrits pour la parole », 144 p., 17 €

La réflexion est ici un ciel qui s’ouvre : « Ce que nous mettons au centre de notre métier, c’est la réflexion. Au sens de refléter. Comprendre, c’est bien plus qu’accumuler du savoir, c’est une émotion, un phénomène ancré dans le temps et l’espace qui transforme l’Être, le qui je croyais être. » Insurrection des catégories du genre, aussi, ancrée dans une réflexion sur l’hétéronormalité et sur le dressage des filles ayant pour objectif de performer « le modèle de l’éternel féminin, cette vraie vérité hétérosexuelle selon laquelle il est d’une nature naturelle que la moitié de la population ressemble à des objets accordables avec des canapés et des rideaux ».

La « jeune fille sympathique et docile, tellement naturellement féminine qu’il n’y aurait, au fond, plus personne à surveiller » se rebelle et met un terme « à ce gigantesque acouphène à quoi se résumait la vie sensible ». L’enfant qu’a été Adèle Haenel jusqu’à sa rencontre avec Christophe Ruggia a disparu au profit de « ce qui se fait de plus luxueux en termes de femme: une actrice de cinéma », un « être assoiffé de sexe qu’à 10 ans passés il est depuis longtemps censé être », une « petite muse de 11 ans » que « la caméra aime comme elle a aimé Marilyn Monroe il y a longtemps, bien longtemps, avant qu’elle ait été mystérieusement suicidée ». Cette enfant, Adèle Haenel l’exprime sans détour, est morte et ne se réincarnera pas. Ce que le texte cherche à performer, ce n’est pas une réincarnation mais l’invention de soi-même à partir de sa propre disparition. Comme le résume Adèle Haenel dans une formule saisissante : « Cogito du trauma : puisque je sens que je n’existe pas, j’existe ».

Viser juste, parler juste, vivre et exister juste, ce qui peut sembler l’objectif d’Adèle Haenel se révèle, à la lecture de son texte, une entreprise peut-être moins directe qu’il ne le semble. Le parcours épistémologique qui conduit du rien, ou, pour être plus précis, de la néantisation d’une enfant (le visionnage du film Les diables de Christophe Ruggia, qui comporte effectivement des scènes insoutenables par leur pédophilie à peine dissimulée et exhibe une enfant autiste qui passe en un instant, sans que l’on comprenne pourquoi, du refus total d’être touchée à une soif inextinguible de sexualité, vous en convaincra si nécessaire) à la possibilité de regarder, d’observer et même de jouer (les pages d’analyse de certains des films qu’Adèle Haenel a tournés sont une mise en pratique de ce savoir acquis à partir d’une mise à mort de l’enfance), ce parcours se réalise à l’instar de la déambulation des personnages du film de Tarkovski, Stalker, qui cherchent pas à pas la sortie d’un labyrinthe invisible. Le retour à l’enfance n’est pas possible, des « clapets anti-retour » ont fait de l’initiation perverse au cinéma d’une enfant par un réalisateur pédophile un processus irrémédiable. Reste les vertus étonnantes de l’effondrement : celui de « la propagande patriarcale qui bouchait la réflexion », « libérant les forces intellectuelles jusqu’alors mobilisées par le fait de réussir à ne pas voir la violence du dispositif binarisant dans laquelle son existence était prise. »

Dessin d’enfant © CC BY 2.0/Darin McClure/Flickr

Mais si l’enjeu est de faire apparaître les murs du labyrinthe invisible dans lequel elle a été prise, Adèle Haenel exprime le désir de ne pas effacer dans l’écrit, ou plus précisément dans ce que l’écrit a tendance à sublimer, la « fatigue à former des phrases », la « réflexion qui s’endort », les traces de ses propres divagations. Parce que « la mémoire du temps passé à creuser dans les mots » participe, intimement, du « sentiment à la fois radical et fragile de sentir sa propre existence ». À l’inverse, le scénario pédophile lui apparaît comme « un peu écrit à la truelle comme on dit, et je me dis, comme c’est facile, facile de manipuler un enfant ». La bibliographie finement commentée qui clôt Viser juste ne se contente pas de lister des ouvrages ou des films mais explicite les influences de tel ou tel ouvrage sur tel ou tel chapitre, faisant de cet horizon de lectures, geste de lumière qui ramène définitivement les attouchements pédophiles à leur pauvreté conceptuelle, à la fois un point d’origine et une vision d’avenir.

Adèle Haenel, en collaboration avec la dramaturge Gisèle Vienne avec qui elle a travaillé ces questions, s’est saisie, à bras-le-corps, de la question du « jeu » social en essayant, parfois très habilement, de faire jouer cet espace du jeu qui a été pour elle aussi bien la matrice d’une liberté de jouer, d’exercer son métier, que le lieu même de l’entrave et de la violence pédophile. Tout le texte s’énonce par et dans la forme d’un scénario. Tout ce qui se raconte, dans ce texte, sera, par conséquent, joué. Mais joué dans un temps ultérieur. Pour l’instant, on lit un scénario, on imagine dans sa tête ce que ça pourrait donner, mais on n’est pas devant un film ou une pièce de théâtre. On est dans l’anticipation de ce qu’une réalisation du scénario pourrait concrétiser, réalisation à laquelle on prend part en l’imaginant.

Ainsi, dans l’appartement du metteur en scène dans lequel on reconnaîtra bien sûr la figure de Christophe Ruggia, Adèle Haenel ne se contente pas de rejouer un sempiternel retour sur le passé, mais va mettre en œuvre, ou tenter de le faire, une action politique. Adèle Haenel indique qu’elle doit à l’ouvrage de Sara Ahmed, Phénoménologie queer. Orientations, objets et autres, d’avoir compris que « l’action n’a pas uniquement à voir avec des motivations insondables de la psyché mais s’inscrit comme une réaction dans un échange de signes avec le dialogue global de l’espace ». Le lecteur est alors saisi par cette scène où l’enfant se retrouve « coincé entre l’homme adulte et le rebord du canapé ». Comme « une grammaire », « l’immobilité de l’enfant, la boîte de gâteaux et la porte close se conjuguent, prenant sens dans leur mise en rapport ».

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La réflexion d’Adèle Haenel ou plutôt son expression dramatique tente par conséquent de prendre en considération tout ce qui, dans une scène, qu’elle soit « dramatique » ou banale, parle en dehors des mots. La performance d’une identité est totale et permanente, elle affecte entièrement l’espace vécu et tout ce qu’il contient, c’est ce que son métier d’actrice lui a appris, et cette expérience entre dans une résonance passionnante avec les théories du genre et l’idée que toute identité est une performance. Est-ce que le lecteur, lui-même en train de performer sa lecture, de se jouer à lui-même l’aventure de sa propre sensibilité au texte, est encore un lecteur, ou est-il ou est-elle invité.e à mettre en scène quelque chose qui se propose comme un projet appelant à être réalisé ? C’est là le point nodal de cet ouvrage, là que s’exerce de la façon le plus efficacement littéraire le désir d’agitation politique qui anime Adèle Haenel.

Le livre tout entier aux ordres d’un titre implacablement programmatique, Viser juste, est orienté. Reste à savoir dans quelle direction. Mais si l’idiot regarde le doigt plutôt que la lune comme dans le fameux adage chinois, nous sommes ici invités à être l’idiot qui regarde le doigt. L’idiot, figure centrale du roman éponyme de Dostoïevski, désoriente tout le processus du regard et c’est en cela qu’il bouscule et révolutionne le regard et possiblement la société. Si les personnages sont parfois caricaturaux, est-ce vraiment vers une hypothétique justesse psychologique que tend le livre, est-ce face à cela qu’il faudrait viser juste ? Le Nouveau Roman s’en est déjà chargé et c’est au-delà de la  psychologie considérée comme une vaste soumission aux diktats du patriarcat que le texte s’élance. Tout n’est pas d’ailleurs caricatural et on reste frappé par cette scène où l’on voit deux adolescents se confronter maladroitement aux diktats violents d’un genre féminin impossible à réaliser : « Tu vois par exemple Jess [c’est le jeune homme qui parle], la fille de ta classe, quand elle marche elle est trop stylée. je l’ai regardée pour essayer de comprendre c’était quoi la différence avec toi. Et en vrai le truc c’est que, elle quand elle marche, elle pose la pointe des pieds d’abord. » Gêne de la jeune fille, insistance du jeune homme qui conclut : « Parce que c’est sûr que ça t’irait mieux que de marcher comme un footballeur. »

Du livre se dégage, résolument, une liberté (qu’Adèle Haenel préfère désigner comme une agentivité) de penser, d’interpréter, de jouer. Elle peut prendre aussi, cette liberté, un aspect plus dur, qu’on qualifierait d’idéologique si on cherchait à la stigmatiser. Casser la « prétention qu’a un certain groupe de personnes à avoir le monopole de la description objective du monde » est un enjeu vertueux ; « remettre la réflexion au centre de la scène », une nécessité, de même que dénoncer « la montagne de vies sacrifiées au nom du mode de vie occidental ». La déconstruction opérée par Adèle Haenel est un élan et elle reconnaît que « ces premiers gestes de désobéissance radicale, lorsqu’on ose les faire, nous entraînent avec eux dans un tel état d’instabilité qu’il n’y a pas d’autre option que de les poursuivre en improvisant la suite ». Quoi qu’il en soit, le désir de se sentir vivre est pour chacun, pour chacune, un droit légitime auquel Viser juste rend le plus bouleversant des hommages.

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