Un autoportrait en héritage

Histoire d’une agression homophobe et de l’enquête qui s’ensuit, Ton père s’inscrit dans l’œuvre de Christophe Honoré tout en donnant un nouveau sens à l’égotisme de cet écrivain. Ou comment un récit autobiographique se fait médaillon légué à l’enfant aimé.


Christophe Honoré, Ton père. Mercure de France, 192 p., 19 €


Par un jeu de ricochet, cette lecture fait ressurgir à la mémoire une scène d’un film de l’auteur, Les chansons d’amour. On y voyait des amis passant devant un mur où pendait une affiche électorale du Parti socialiste. À l’arrière-plan, donc, mais suffisamment visible pour laisser une impression rétinienne. Manière de dire qu’en cette année 2007 la préoccupation politique ne pouvait être évacuée mais qu’il était impossible de l’aborder de front. Souvent, chez Honoré, on sent une même dissémination de ces signes discrets dans des romans marqués d’abord et avant tout par l’homosexualité et la question familiale. Ici, la politique, ou du moins l’agression idéologique, frappe littéralement à la porte du narrateur sous la forme d’un papier punaisé où figure : « Guerre et paix : contrepèterie douteuse. »

Christophe Honoré, Ton père

Christophe Honoré © Francesca Mantovani

D’autres épisodes du même type suivent. Mais ce roman d’une intimité violée bascule en remise en cause et récit du moment où refouler la violence ambiante; dire « ce n’est rien » devient impossible. Les vociférations des manifestations contre « le mariage pour tous » se font palpables et obligent le narrateur, ce père homosexuel, à sortir de chez lui pour deviner l’identité de son persécuteur. De cette enquête en nait une autre, le narrateur se demandant « sur combien de ‘’ce n’est rien’’ il avait construit sa vie ».

Se dessine alors un autoportrait dont on pourrait croire qu’il ne dépare pas dans l’œuvre d’Honoré, lui qui écrivait dans Le livre pour enfants : « Le narrateur homosexuel, voilà ce qui fut, est, mon unique souci. » Certes. À ceci près qu’ici ce souci de soi devient peinture de soi à destination d’un autre, Ton père s’adressant explicitement à l’enfant du narrateur. Se peindre soi-même, mais pour son enfant. Le titre du livre vaut légende de tableau. Néanmoins, un autoportrait étant toujours un peu menteur, l’auteur l’a comme enrichi de photographies en noir et blanc d’écrivains ou artistes homosexuels admirés, et tous morts du sida. Koltès, Mapplethorpe, Demy, Guibert, entre autres. Comme si, plutôt que de clamer qui il était, l’auteur se disait en montrant qui il aimait. Moins icônes que stèles, ces présences ont la force de leurs regards. Rythmant le texte, elles l’illuminent et font saisir sa visée. Ainsi, contant son désarroi dans une lettre à sa fille, le narrateur lui dit : « Alors je t’écris et une multiplicité d’images me repeuple. » Cet hommage en creux à la littérature, c’est ce qu’il y a de plus beau dans Ton père.

Ulysse Baratin

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