Deux autrices italiennes, la Sicilienne Fiamma Luzzati et la Napolitaine Marcella Onzo, publient Dumas à Naples, une bande dessinée librement adaptée du Corricolo, troisième volet des récits de voyage en Italie du Sud d’Alexandre Dumas. Succession d’anecdotes, de légendes, de rencontres et d’observations de la Naples d’hier et aujourd’hui, cette BD nous invite à une délicieuse visite de cette autre ville éternelle.
L’Album Pléiade 2026, signé Julie Anselmini, est consacré à Alexandre Dumas à l’occasion de la publication dans la prestigieuse collection du coffret regroupant La Reine Margot, La Dame de Monsoreau et Les Quarante-Cinq. Dans une vidéo de présentation mise en ligne sur le site de la Pléiade, Hugues Pradier, historien médiéviste et directeur éditorial de la collection, évoque « le petit retard à la consécration » d’Alexandre Dumas et souligne que l’auteur des Trois Mousquetaires « est en train de changer de statut ». Le spécialiste explique qu’il « est en train de rejoindre le panthéon des géants du roman du XIXe siècle, Balzac, Stendhal, Flaubert… [Qu’il] est en train d’acquérir une importance qu’on lui déniait autrefois comme on la dénie souvent aux auteurs que l’on pourrait appeler sériels ». Un autre historien ne s’y était pas trompé : Daniel Roche, qui, n’oubliant pas le succès populaire de Dumas, relisait inlassablement chaque été dans sa villégiature provençale les Mousquetaires, les Valois ou les Mohicans…
Auteur prolifique, parfois qualifié d’industriel, Alexandre Dumas reste un auteur plutôt méconnu, dont la vie elle-même est digne d’un roman, souligne Hugues Pradier. Parmi ses nombreux voyages, il séjourna à Naples à plusieurs reprises, lors de pérégrinations en Italie du Sud en 1835, puis dans les années 1860 aux côtés de, excusez du peu, Garibaldi ! De son passage à Naples en 1835, Dumas tira quelques années plus tard Le Corricolo (1843), un récit truffé de digressions et d’anecdotes qui en font selon certains la meilleure introduction au monde napolitain pour un lecteur français. Mais ce qu’on ne savait pas, c’est que, dans une faille temporelle, Dumas a rencontré l’autrice de bande dessinée Fiamma Luzzati pour une improbable visite de la capitale de la Campanie. Sicilienne née à Rome et établie à Paris, Fiamma Luzzati a signé entre autres L’avventura (Rozebade, 2013), Le bain de science de Fiamma (2 vol., Delcourt, 2015 et 2016) et L’emprise. Histoire d’une manipulation (Delcourt, 2024). Elle a confié le dessin de cet album, titré Dumas à Naples, à Marcella Onzo, dessinatrice napolitaine à qui on doit une belle bande dessinée inspirée de la vie de l’une des plus grandes actrices italiennes (Anna Magnani, Becco Giallo, 2017).

Et ce que les éminents spécialistes de Dumas ne savaient pas non plus, c’est que l’auteur du Corricolo n’est pas tout à fait mort. Il est de retour à Naples et il s’avère charmeur, espiègle et polisson ! À la terrasse d’un célèbre bar du centre-ville, Alexandre Dumas aborde Fiamma Luzzati en train de boire un café (un vero caffè !), plongée dans la lecture du Voyage en Italie de Goethe. L’ambiance de Naples est fort bien restituée : Maradona côtoie la Vierge sur un mur, on se déplace en Vespa en couple avec deux enfants, des vendeurs à la sauvette interpellent les touristes, on sent presque l’odeur d’une délicieuse pizza au détour d’une case. « Il n’y a pas de mots pour décrire le goût explosif de sa tomate et de ses olives », explique Dumas. Entendant le nom de Goethe et l’évocation de son Grand Tour en Italie, l’écrivain bâille un bon coup puis hausse le sourcil : « Jetez l’ancre ! Laissez tomber le « Grand Tour », Naples est un monde en soi ! » Dumas se montre très rapidement entreprenant et voilà notre autrice et notre auteur prêts pour un tour de la ville en corricolo, la calèche à deux roues typiquement napolitaine. Et à Fiamma qui lui demande s’il veut l’accompagner, Dumas de répondre : « L’homme propose, la femme dispose. C’est la providence qui distribue les rôles ».
Le temps d’une journée, nous voilà propulsés en 1835 pour une visite géographique et historique de Naples parfois perturbée par des anachronismes. On croise Rossini venu pour « manger des macaronis et des glaces ». Le maestro paresse et festoie pendant six mois au lieu de composer son Otello. On rencontre Hussein Pacha, le dernier dey d’Alger, qui, avec sa suite, occupe trois étages de l’hôtel Vittoria comme étape de son exil doré. L’établissement est tenu par Martin Zir qui oublie de faire payer l’addition à ses clients quand il est absorbé dans la contemplation d’un tableau. « Zir est collectionneur, indique Dumas à Luzzati, vous lui ferez un petit dessin en échange de l’hospitalité. » On découvre les vues magnifiques sur la Méditerranée et la campagne. On assiste à la fin tragique de Lia et Odoardo Giordani engloutis avec leur villa par la lave de l’effrayant Vésuve lors d’une terrible éruption qui épargna miraculeusement la ville. On retrouve enfin Goethe, « tombé d’un autre siècle comme un cheveu sur la soupe », qui provoque Dumas en duel !
Le récit de Fiamma Luzzati nous plonge avec bonheur dans une ville intemporelle et sublime. Il est porté par le dessin comique et charmant de Marcella Onzo dont on admirera le sens du détail, en particulier dans les scènes de rue et de foule, les décors ou l’architecture. Le talent de la dessinatrice, accompagnée de Federico Bertetti aux couleurs, explose dans certaines pages comme la représentation finale du grand gala au théâtre San Carlo. La scène de l’éruption du Vésuve stoppée par saint Janvier, suivie par l’épisode romantique précédant le décès terrible du couple Giordani, constitue un autre tour de force. La mort des fortunés est aussi montrée avec brio dans cette évocation des « catacombes parées pour la fête » et des « squelettes exposés dans leur habit du dimanche ». « À Naples, la mort, c’est un rendez-vous mondain à ne pas rater, si j’ose dire », explique Alexandre à Fiamma. Les dépouilles seront ensuite enterrées dans un jardin d’orangers à la différence du peuple « qui échoue pêle-mêle au campo santo ».
« Si aucun Napolitain ne veut quitter Naples… si ses poètes chantent avec les plus vives hyperboles sa délicieuse situation… il faudrait le leur pardonner, quand même deux ou trois Vésuves de plus se trouveraient dans le voisinage. » Après avoir trimballé une Fiamma émerveillée des ruelles sans nom à la Grande Bleue, du palais de justice aux jardins du parc Villa Reale, Alexandre invite enfin la dessinatrice au bord du malaise à déjeuner. Il l’emmène ensuite au môle où elle découvre ses vendeurs de pastèques ou de petits poissons frais, ses improvisateurs et son écrivain public… « Dans vos histoires napolitaines, il est rarement question de femmes », reproche la dessinatrice à l’écrivain. Le temps d’une danse sur fond de volcan puis d’un gala dans le plus beau théâtre du monde, Dumas et Luzzati achèvent leur journée dans un ballet de séduction et de bouderie… Nous ne dévoilerons pas la fin de l’ouvrage choisie par les autrices, mais, au terme du voyage, une fois la dernière page tournée, on pourra s’exclamer : « Vedi Napoli e poi muori » !
