En racontant dans Grenouille quelques heures de la vie d’une actrice russe réfugiée à Paris, Sergueï Shikalov explore les contradictions et les tensions d’une conscience prise entre deux feux, et nous livre un texte subtil où l’acte politique le plus fort est sans doute d’être attentif à ce qui se passe autour de soi.
Grenouille commence et s’achève par des rideaux. Les premiers sont ceux d’un domicile (« Elle aimait s’endormir les rideaux ouverts ») ; les seconds, ceux qui tombent sur une scène pour clore un spectacle. Rien que de très normal : entre cette ouverture et cette fermeture, le roman de Sergueï Shikalov nous raconte, non pas vingt-quatre, mais quelques heures de la vie d’une femme – et pas n’importe quelle femme. Une star. Une diva. Une actrice-réalisatrice russe, mélange d’Isabelle Huppert pour la stature de comédienne et de Lars von Trier pour la radicalité cinématographique. Cette femme, dont le lecteur ne connaîtra le nom complet que vers la fin du livre, ne vit pas en Russie : elle a quitté son pays au moment de l’invasion de l’Ukraine pour aller vivre à Paris, persuadée que « cela » ne durerait pas, tant il nous est devenu impossible d’imaginer, à notre époque, une guerre qui s’éternise sur le territoire de l’Europe.
Qu’est-elle au juste ? Une exilée ? Elle n’est pas du genre à revendiquer ce terme ; elle aurait même tendance à mépriser ceux qui l’emploient à tour de bras. Une immigrée ? Un être de passage ? Comment appeler ces citoyens qui ont fui un pays que le monde considère comme un agresseur, et qui, dès lors, ne seront jamais considérés pleinement comme des victimes ? Dans la même situation, les Ukrainiens sont appelés « déplacés » ; des « déplacés provisoires ». Alors, faute de mieux, elle s’approprie ce mot. Elle est « une femme soviétique portant un parfum italien et domiciliée à Paris. Une déplacée provisoire auto-proclamée, bien parfumée ».
Faïna (c’est son prénom) ne porte pourtant pas « de gros pull » ni n’arbore « de cheveux sales » à même de faire vibrer la corde sensible des Occidentaux en mal de compassion. En étant même tout le contraire de cela, elle échappe aux catégories mentales d’un discours médiatique manichéen qui aurait choisi ses héros et ses parias : elle s’habille élégamment, boit du champagne, fume cigarette sur cigarette, et poste parfois des photos d’elle avec un sac Jaquemus sur Instagram, réseau sur lequel un million d’abonnés la suivent. Elle a du mal à se définir, et nous avec. Disons que c’est une femme riche dans une ville étrangère, éloignée de la guerre, mais qui en subit les conséquences concrètes dans sa vie quotidienne.

La première, la plus pragmatique sans doute, est l’argent ; sous le coup des mesures prises contre les citoyens russes, Faïna n’a pas accès à son compte bancaire aussi librement qu’elle le souhaiterait ; l’idole tombe de son piédestal et se retrouve, en pays étranger, comme une « femme ordinaire », une « célébrité galérant dans l’exil » qui n’intéresse personne. La journée durant laquelle le lecteur l’accompagnera, du réveil au soir, sera donc partiellement consacrée à affronter la lourdeur administrative française : Faïna doit traverser à pied une partie de Paris (notamment le Marais) pour se rendre à son agence bancaire, avant de revenir chez elle pour en repartir et donner la dernière des trois représentations d’une pièce qu’elle a écrite et montée, intitulée Grenouille.
Car dans Grenouille, le deuxième roman de Sergueï Shikalov (après le très remarqué Espèces dangereuses), les batraciens sont au cœur de deux choses : une fable et une parabole. La première est le contenu de la pièce que Faïna s’apprête à jouer pour la dernière fois, une sorte d’allégorie mêlant la fable de La Fontaine et le pamphlet orwellien dans laquelle, à travers une histoire de grenouilles, de crapauds et de hérons, l’actrice-réalisatrice livre de manière masquée une vision de la Russie contemporaine et de l’appétit vorace de son président. La deuxième, la parabole, est la fameuse image de la grenouille qui se laisse cuire dans une casserole si l’on augmente la température de l’eau petit à petit et de manière imperceptible, là où elle aurait bondi hors de l’eau bouillante – image que le génial Billy Wilder, juif exilé aux États-Unis, avait reprise à sa manière, c’est-à-dire avec un humour noir et mordant, avec sa fameuse phrase : « Les pessimistes ont fini à Hollywood ; les optimistes, à Auschwitz. »
Peu conforme aux attentes d’un public occidental qui aimerait présenter Faïna en dissidente au propos frontal et moins timide, Grenouille ne satisfait pas non plus son autrice : « Un jour, elle en était fière. Et le lendemain, elle en avait honte. » C’est que la pièce est pusillanime, que Faïna en a gommé les aspects politiques les plus flagrants. Mais « Grenouille était sa façon de se défendre contre la folie imminente ».
Cette folie imminente, quelle est-elle ? C’est d’abord la folie qui la frappe de plein fouet : une animosité, pour ne pas dire une haine anti-russe qui la rend, en France, suspecte et soupçonnée quoi qu’elle fasse. C’est être sommée, en tous lieux et à tout moment, de « condamner la guerre ». C’est recevoir, lors d’une fête, les reproches d’une Ukrainienne elle aussi exilée : « Quand j’entends le russe, j’ai envie de vomir ! Je vous hais, je vous condamne tous à la mort, les Russes, vous avez brisé ma vie ! » C’est se remémorer, ensuite, les basculements infimes, les transformations en apparence invisibles qui ont abouti au fait qu’elle ne reconnaît plus le pays qui est le sien – ou l’a été : les transformations que les années poutiniennes ont fait subir au roman national, la métamorphose de l’idée même de patriotisme, quand faire preuve de patriotisme consiste à aller tuer des Ukrainiens pour 3 000 euros par mois.
Cette folie, c’est aussi, et Faïna, le déplore, que « personne ne parl[e] de ces Russes ». « Ces Russes » étant « ceux qui sont piégés dans leur propre pays. Muselés, paralysés par la peur et par cette douleur âcre » : « Il y avait la guerre en Ukraine mais avant celle-ci, il y en avait eu tant d’autres : des guerres que l’État russe menait contre son propre peuple et qui s’étaient intensifiées dès la deuxième élection de Poutine. Les opposants, les gays, les femmes ayant fait le choix de ne pas avoir d’enfants, les libéraux… » Dans ces passages, on retrouve le regard critique, sans illusion et d’une douloureuse acuité que Sergueï Shikalov avait déjà largement développé et exprimé au sujet de l’évolution récente de la situation russe dans son premier roman – notamment autour de la question des homosexuels et du sort des femmes.
Mais l’image que le lecteur se fait de cette protagoniste évolue au fur et à mesure du roman. Plus elle progresse dans les rues de Paris, plus elle déambule dans ses pensées, dans ses regrets, et parfois dans sa paranoïa, plus les sentiments que l’on s’était mis à éprouver pour elle changent de nature ; quelque chose se craquelle, ne tient plus. D’abord sympathique (elle est, par certains aspects, conforme à des figures qu’on aime aimer en Occident ; elle est, par exemple, indépendante et « féministe », ce mot qui « en Russie, était toujours perçu comme une insulte »), elle devient de plus en plus trouble, comme rattrapée par les points aveugles de sa conscience.
Car qu’a-t-elle fait, quand elle était en Russie, si ce n’est « regarder ailleurs », y compris lors de l’annexion de la Crimée ? Et ne s’est-elle pas, d’une façon ou d’une autre, compromise avec le pouvoir, jusqu’à tutoyer des ministres en échange de financements pour ses films, ou accepter une décoration du président Poutine lui-même ? Après tout, « elle n’était pas du genre à gueuler des slogans ». N’a-t-elle pas été, elle aussi, d’une certaine façon, une grenouille plongée dans une eau que la politique a lentement réchauffée autour d’elle, et dont elle ne s’est extraite qu’au tout dernier moment. Son idole littéraire, Anna Akhmatova, dont elle a emporté un recueil dans sa fuite et dont le fantôme plane sur tout le livre – jusqu’au nom que Faïna choisira pour sa compagnie –, finit même par apparaître comme le contre-exemple grinçant à l’attitude choisie par l’actrice, à savoir fuir.
La journée à laquelle nous convie Sergueï Shikalov n’a donc rien d’anodin : en reprenant les codes de certains romans modernistes (il adresse par deux fois des clins d’œil au Mrs Dalloway de Virginia Woolf, quand son personnage entend une corneille lui réciter des vers d’Akhmatova et quand elle décide d’aller s’acheter des fleurs), l’auteur nous fait le récit, bien plus profond qu’il n’y paraît, d’un moment de prise de conscience rare, d’une révélation de soi à soi-même, et convie le lecteur à cette épiphanie. Si Faïna est peut-être l’une de ces grenouilles aveuglées ou qui ont préféré détourner le regard pour vivre simplement leur vie sans tracas, le lecteur, lui, l’est assurément, qui comprend, avec un peu de retard, que la femme qu’il croyait avoir saisie était bien plus complexe – et moralement moins pure – que ce qu’il s’était initialement imaginé. La conclusion du récit, que nous laisserons au lecteur le plaisir de découvrir, n’en est que plus troublante, permettant des interprétations diverses, selon le degré d’empathie qu’il aura souhaité accorder à cette figure constamment prise entre deux eaux, pour ne pas dire entre deux feux.
