Solitude catalane

Avec Permafrost et Boulder, la poétesse Eva Baltasar signe son entrée dans le roman en catalan. Boulder paraissait en Espagne quand Permafrost était traduit en France, fin 2020. Ces deux livres peuvent se lire en diptyque comme deux réponses différentes données aux problèmes contemporains du travail, de l’amour et de la famille.  


Eva Baltasar, Permafrost. Trad. du catalan par Annie Bats. Verdier, 128 p., 15,50 €

Eva Baltasar, Boulder. Club Editor, 145 p., 16,90 €


Permafrost est l’histoire, racontée à la première personne par une voix féminine, de la préparation à un suicide qui n’a jamais lieu : « Aujourd’hui j’ai appris que la mort est transférable », annonce la narratrice du roman d’Eva Baltasar onze jours après avoir décidé d’en finir. La mort soudaine de sa sœur et de son beau-frère vient changer brusquement la destinée de ce personnage qui jusque-là avait vécu sans sentiments, sans attaches et sans espoirs.

Passionnée par la philosophie, la narratrice est toujours détachée, ne montrant aucun enthousiasme pour les relations humaines ou le travail, y compris lorsqu’elle acquiert une position enviable. Le modèle hétéronormé qu’incarne sa sœur ne l’intéresse pas davantage. Elle résiste même à l’idée d’aimer ou d’être aimée. Elle n’est pas seule – elle a des amantes, des amoureuses – mais solitaire : son refus de l’engagement la mènera à rompre avec la seule qu’elle aurait pu aimer, quand celle-ci la demandera en mariage.

Ce n’est qu’à la fin du roman, alors qu’elle s’occupe de sa nièce Claudia, hospitalisée pour une infection des yeux menaçant de lui faire perdre la vue, que la narratrice, émue, sent que se brise la couche de glace – le permafrost – qu’elle a toujours utilisé comme bouclier. Le roman, qui jusque-là ne comportait pas de fil chronologique stable – on passait spontanément de souvenirs d’enfance et de jeunesse à l’actualité de l’intrigue –, se soumet à l’urgence du temps. « Il est onze heures et demie du soir, 5 janvier. Je viens de décider que dès que Claudia retrouvera la vue, j’en finirai. D’un coup. »

Commence alors un décompte des jours qui transforme le roman en une sorte de journal intime ; et lorsque sa nièce devient orpheline, la narratrice accepte de s’occuper d’elle comme le souhaitait sa sœur. Le roman progresse à partir de cette contradiction entre un personnage rejetant les normes sociales et aspirant à la disparition, et son environnement qui l’oblige à plier devant le monde du travail et de la famille ; elle finit par s’y résigner. « Je souris sans pleurer. Sourire ainsi fait fondre le permafrost ».

L’évolution de la réalité n’est pas de même nature dans le deuxième roman d’Eva Baltasar, Boulder, qui attend sa traduction en français. Elle y bâtit une intrigue à l’image des paysages qu’elle décrit, rocheux et froids mais flottant sur des énergies magmatiques toujours prêtes à jaillir. Il s’agit d’un roman moins mélancolique que Permafrost, et qui contrairement à lui n’interrompt jamais sa ligne temporelle. Une femme solitaire et jalouse de sa liberté, cuisinière sur un navire parcourant la côte pacifique sud-américaine, tombe éperdument amoureuse de l’une de ses amantes, qu’elle suit en Islande et qui veut avoir un enfant par PMA.

Permafrost et Boulder, d'Eva Baltasar : solitude catalane

Eva Baltasar © D.R.

Boulder est le nom des « grandes roches solitaires qu’on trouve au sud de la Patagonie ». Et c’est le surnom donné à la protagoniste par son amante, Samsa, lors de leur rencontre dans une auberge du port de Chaitén. Solitaire (elle aussi), Boulder semble l’avoir toujours été : elle n’a aucune attache à Barcelone, où elle vivait avant de se faire renvoyer d’un restaurant de zone industrielle et d’accepter de partir trois mois cuisiner dans un camp de vacances au Chili. Dans le bateau où elle s’engage ensuite, elle sera tout aussi esseulée, femme parmi des hommes, cuisinière parmi des matelots, mais marin absolu comme un personnage de Conrad ou de Traven. Sa seule relation d’amitié, vers la fin du roman, a lieu avec Ragnar, le tenancier d’un pub du centre de Reykjavik, compagnon d’ivresse avec qui elle peut parler de tout, y compris de son désir brûlant pour d’autres femmes que la sienne. Boulder est « rocheuse » par son caractère imperméable aux injonctions de réussite professionnelle, d’enrichissement ou d’enfantement, et par la dureté de son cynisme qui peut faire rire au-delà du ricanement.

Boulder ressemble beaucoup au personnage de Permafrost. Toutes deux sont des homosexuelles désenchantées qui expriment une certaine forme de détachement, lequel ne les empêche pas de jouir de la vie. Les deux personnages ont également un rapport complexe au monde du travail et à celui de la famille. Mais alors que la protagoniste de Permafrost finit par se briser au contact de sa nièce, qu’elle aime et qu’elle devra prendre en charge après la disparition de ses parents, Boulder reste inamovible.

En réalité, malgré leurs caractéristiques communes, les itinéraires des deux personnages d’Eva Baltasar sont opposés. La protagoniste de Permafrost ne veut pas voir sa vie altérée, et pourtant elle finit par céder à une forme transposée d’amour maternel. Boulder, au contraire, accepte par amour le défi de la maternité, mais l’échec de sa relation avec Samsa provoque un effondrement de tout ce qui avait été bâti jusque-là — le personnage se retrouvant à la fin dans une situation similaire à celle du début du roman. Les paysages où se nouent le début et la fin de l’intrigue de Boulder sont d’ailleurs fort ressemblants, et Eva Baltasar réussit à écrire un roman de voyage dont l’environnement change très peu. Des côtes rocheuses, froides et désertes du Chili, l’intrigue se déplace vers l’Islande minérale et glacée. Les descriptions de paysages désertiques et de lumières crues fixent un cadre géologique à une péripétie qui conduira à la solitude.

Mais, plus que de voyage, Boulder parle d’amour. De sexe d’abord, avec ces descriptions des odeurs, des fluides et des positions, du désir d’une femme pour le corps d’une autre femme, de l’envie presque carnassière de faire jaillir l’autre de son corps par la jouissance. De sentiments ensuite, car le roman décrit finement la chronologie d’une relation amoureuse, de la rencontre à la rupture, chaque moment naissant naturellement du précédent, en sourdine ; et cet emmêlement presque organique est celui d’une tragédie dont le lecteur comprend la portée à partir du moment où Samsa achète une maison en banlieue, et où Boulder déclare dans une vision de fatalité : « Les maisons doucereuses comme la sienne te rongent petit à petit, te perforent en profondeur, atteignent jusqu’au nerf le plus fin. Quand tu t’en rends compte il est déjà trop tard, tu as déjà succombé à cette énergie fracassante que seule la douleur sait produire.»

La malédiction dans cette tragédie prend la forme de la « maladie qui ne touchait que les autres » : un enfant, celui que Samsa souhaite porter et qu’elle demande à Boulder d’accepter. La maternité, qui n’était qu’un thème marginal dans Permafrost, devient le nœud du deuxième roman d’Eva Baltasar. L’intelligence de la romancière consiste à suivre ses effets sur les deux personnages principaux. Alors que la narratrice parlait jusque-là principalement d’elle-même, elle accorde de plus en plus de mots à la manière dont la mère vit la gestation, jusqu’à en faire une deuxième protagoniste : sa préparation hormonale et physique pour la fécondation artificielle, sa transformation corporelle, son élévation vers une forme de vie décrite, non sans sarcasme, comme « plus qu’humaine, à moitié divine » car gardienne du secret de la vie. L’allaitement et le congé maternité passé principalement à prendre soin de son enfant, peau contre peau dans le canapé du salon, transforment radicalement Samsa, et la narratrice finit par se demander ce qu’il reste de son ancienne amante.

C’est que l’ironie et le cynisme de la narratrice résistent à l’épreuve de la procréation. Boulder reconnaît que devant « le petit miracle » du nouveau-né, quelque chose en elle vibre, qu’elle meurt un peu. Elle tisse une relation très affectueuse avec l’enfant, dont elle prend soin et pour laquelle elle décide même de rester en Islande après l’éclatement du couple. Cela n’efface en rien le sentiment d’absurdité, la rage contenue de se voir exclue de la relation entre la mère et la fille, et de manière générale du monde des mères. Devenue une paria dans sa propre maison, elle cherchera refuge ailleurs, dans la consommation d’alcool, de tabac et du corps d’autres femmes d’abord, dans son foodtruck d’empanadas ensuite. Ces chaussons dont elle a appris les secrets de fabrication pendant son voyage en Amérique latine deviennent plus qu’un gagne-pain, une manière de rester fidèle à son goût pour les aliments et la cuisine, qui ponctue le roman comme la seule source de chaleur diffuse – ce qui n’est pas sans rappeler certains classiques de la littérature catalane, comme l’All i Salobre de Josep Maria de Sagarra ou le Quadern gris de Josep Pla.

Boulder a la forme d’un roman initiatique mais il n’en est pas un. Un roman d’apprentissage – Permafrost en est un, en quelque sorte – aurait transformé cette narratrice indépendante et solitaire en une mère douce et accomplie. Or cela ne se produit pas : comme les paysages et la voix du roman, le personnage ne change pas. Et c’est précisément la force de ce deuxième roman que de bâtir une intrigue qui laisse la place à une conception féminine de la vie étrangère à la maternité et qui ne la juge pas négativement. Une approche contemporaine qui permet de développer frontalement des thèmes déjà présents dans les œuvres d’auteures comme Mercè Rodoreda, mais avec une langue catalane actuelle, fraîche et directe, qu’Eva Baltasar travaille depuis plus de dix ans dans ses œuvres poétiques à la force métaphorique indéniable, et désormais dans le roman.