Les noyés et les sauvés

Notre hors-série de l'été 2022 : NagerOn nage en littérature mais on peut aussi se noyer, accidentellement ou volontairement. On peut également être noyé (par quelqu’un ou quelques-uns). Bien sûr, la mort aquatique, comme toute mort littéraire, répond à des schémas culturels et esthétiques déterminés, et obéit au projet thématique et stylistique de l’œuvre particulière qui la met en scène. Mais, au-delà des modalités diverses des représentations, il existe dans l’esprit d’un lecteur (français) quelques noyades célèbres. En voici donc quelques-unes parmi les plus archétypales ou les plus connues. Et comme on peut aussi, tel Moïse, être sauvé des eaux, soit par l’intervention d’autrui, soit par celle d’un dieu, soit par la découverte inopinée du rivage tant espéré, nous présenterons également quatre sauvetages, ou auto-sauvetages bienheureux.

Noyés

Nager (été 2022) : les noyés et les sauvés de la littérature

Gravure de « Paul et Virginie », édition Didot de 1806, dessin de Prud’hon

Léandre

La légende mythologique de Héro et Léandre a été racontée par Ovide dans les Héroïdes. Elle a ensuite inspiré d’innombrables écrivains : Christine de Pisan, Christopher Marlowe, Friedrich von Schiller… L’Hellespont (aujourd’hui Dardanelles) doit aux deux amants d’être devenu la traversée à la nage la plus célèbre et la plus « littéraire ».

Ophélie

Le récit de sa noyade à l’acte IV de Hamlet dans le ruisseau où elle est tombée en cueillant des fleurs nous dit : « Sa robe s’étendit / Et telle une sirène un moment la soutint / […] Mais que pouvait durer ce moment ? Alourdis / Par ce qu’ils avaient bu, ses vêtements / […] la donnèrent à sa fangeuse mort ». Dans la version picturale de Léopold Burthe ou de John Everett Millais, elle n’a pas du tout l’air d’avoir péri d’une « mort fangeuse » et c’est sans doute avec ces souvenirs que Rimbaud présente dans son poème « la blanche Ophélia » qui « flotte comme un grand lys /, Flotte très lentement, couchée dans ses longs voiles » (« Ophélie », 1870). Stéphane Mallarmé, comme d’autres, reprend ce thème de « la petite fiancée d’Hamlet ». À chaque fois, la jeune noyée est une figure de la mélancolie, une image de pureté quasi féerique toujours associée à l’aquatique et au végétal.

Virginie

C’est parce qu’elle refuse d’ôter ses habits que l’héroïne de Bernardin de Saint-Pierre, dans Paul et Virginie (1788), trouve la mort. À « une demi-encablure du rivage », son bateau, pris dans la tempête, va couler. Le seul matelot « tout nu et nerveux comme Hercule » qui reste à bord s’approche d’elle « avec respect », se jette à ses genoux et tente de la convaincre de se laisser sauver et « s’efforce même de lui ôter ses habits ». Elle refuse et « voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits et l’autre sur son cœur, et levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux ». Puis « tout fut englouti ».

Cette noyade, dans une description en quelque sorte sans eau, est plutôt une montée au ciel qui fait de Virginie, laquelle a pris la pose chaste et pieuse qui convient, une jeune martyre.

L’Inconnue de la Seine

C’est une sculpture (un prétendu moulage dont il n’existe aucun original) qui a construit la légende de « l’Inconnue de la Seine » au tournant du XIXe et du XXe siècle. Cette jeune suicidée aurait été repêchée et un moulage en plâtre de son visage effectué par un des assistants de la morgue, fasciné par sa beauté. Des reproductions diverses se trouvaient partout dans le commerce et avaient fait de ce visage mort et souriant un populaire et macabre objet d’intérieur.

Nager (été 2022) : les noyés et les sauvés de la littérature

Moulage en plâtre de « L’inconnue de la Seine » (vers 1900)

La jeune noyée apparaît chez Jules Supervielle dans son conte « L’enfant de la haute mer » (1929) : « « Je pensais qu’on restait au fond du fleuve, mais voilà que je remonte », pensait confusément cette noyée de dix-neuf ans qui avançait entre deux eaux. Enfin elle avait dépassé Paris et filait maintenant entre des rives ornées d’arbres et de pâturages, tâchant de s’immobiliser, le jour, dans quelque repli du fleuve, pour ne voyager que la nuit, quand la lune et les étoiles viennent seules se frotter aux écailles des poissons. « Si je pouvais atteindre la mer, moi qui ne crains pas maintenant la vague la plus haute. » Elle allait sans savoir que sur son visage brillait un sourire tremblant mais plus résistant qu’un sourire de vivante, toujours à la merci de n’importe quoi. Atteindre la mer, ces trois mots lui tenaient maintenant compagnie dans le fleuve. »

Elle fascine l’Aurélien d’Aragon (1944) qui possède le plâtre et rend jalouse Bérénice. Elle inspire un poème à Nabokov (« L’inconnue de la Seine », 1934) : « J’entends la voix de ta beauté. / Dans les foules blêmes des jeunes noyées / Tu es plus blême et plus ensorcelante que toutes », et à bien d’autres poètes ; le plus récemment, un recueil à Céline Walter (L’inconnue de la Seine, 2016).

Camille

Dans Thérèse Raquin (1867) d’Émile Zola, Thérèse et son amant, Laurent, noient le mari de Thérèse, Camille. Pour la description du crime, le romancier n’hésite pas devant l’horreur grotesque. Lorsque Laurent parvient à jeter Camille dans la rivière, ce dernier se débat et le mord au cou et « [s]es dents… lui emportèrent un bout de chair ». Mais la noyade elle-même n’est pas dépeinte avec précision.

Zola décrit ici un crime, sans tirer profit de ses particularités hydriques qui auraient cependant pu faire de « l’effet » dans une scène naturaliste. Peut-être lui fallait-il cet effacement des particularités de la noyade pour transformer ensuite Camille en fantôme. Il vient ensuite, en effet, hanter le couple jusque dans leur chambre, la nuit, sans qu’ils puissent « se défendre de lui » ou résister à ce « noyé [qui] les tirait par les pieds et imprimait au lit de violentes secousses ».

Martin Eden

Martin, dans Martin Eden (1909) de Jack London, se suicide pour « échapper à la vie, à cette atroce sensation d’étouffement ». Sa noyade est très amplement décrite et clôt le roman. S’étant jeté du hublot de son navire, Martin, poussé par « son instinct de conservation », nage dans « la laiteuse écume marine », puis « coule sans un mouvement, statue blanche, dans la mer », animé jusque dans la mort des désirs contradictoires de son existence. « Ses mains et ses pieds, dans un dernier sursaut de volonté, se mirent à battre, à faire bouillonner l’eau, faiblement, spasmodiquement. Mais malgré ses efforts désespérés, il ne pourrait jamais plus remonter ; il était trop bas, trop loin. Il flottait languissamment, bercé par un flot de visions très douces. Des couleurs, une radieuse lumière […] Qu’était-ce ? On aurait dit un phare. Mais non, c’était dans son cerveau, cette éblouissante lumière blanche. […] Il y eut un long grondement, et il lui sembla glisser sur une interminable pente. Et tout au fond, il sombra dans la nuit. Ça il le sut encore ; il avait sombré dans la nuit.

Et au moment même où il le sut, il cessa de le savoir. »

Cette noyade, traversée par un symbolisme et des contrastes simples que le livre a développés dans les pages précédentes, manie à la fois réalisme et romantisme.

Sauvés des eaux

Nager (été 2022) : les noyés et les sauvés de la littérature

Illustration du « Comte de Monte-Cristo » par Fortuné Louis Méaulle et Henri Meyer (1861) © Gallica/BnF

Persée

On connait Persée comme vainqueur de la Méduse mais on connait moins les traumatismes de sa plus minuscule enfance. Danaé, sa mère, le conçut de son union avec Zeus, métamorphosé pour l’occasion en pluie d’or. Las ! Acrisios, roi d’Argos, père de Danaé, craignant que l’enfant ne lui portât ombrage, l’enferma ainsi que sa mère dans un coffre qu’il confia à la férocité des flots. Le coffre dériva, du côté de Serifos ou du Latium suivant les versions : parfois Poséidon pousse doucement le coffre vers un rivage, parfois un pêcheur le prend dans ses filets. L’histoire est, par allusions ou variantes, racontée en grec par Nonnos qui la tenait du latin d’Ovide qui la tenait de Virgile à moins que ce ne fût d’Apollodore (le pseudo) ou bien de Bacchylide ou que Nonnos la tînt de Callimaque. À la fin, Persée fut sauvé et, fuyant l’eau, ne circula plus que dans les airs.

Agrippine

« Une nuit brillante d’étoiles et dont la paix s’unissait au calme de la mer. » C’est ainsi que les dieux, écrit Tacite (traduit par Jean-Louis Burnouf) dans les Annales, ont planté le décor de la nuit où Néron tenta, pour la première fois, de faire assassiner sa mère. C’était le 19 mars 59. Après avoir hésité entre le fer et le poison, il la fit reconduire, cette nuit-là, en bateau, dans la baie de Naples. Le bateau, à la suite de quelque artifice, versa. Mais le sang-froid d’Agrippine l’emporta. Elle regagna la rive à la nage, fit donner de ses nouvelles et feignit, en bonne politique tacitéenne, de n’avoir pas compris les sombres desseins de son fils.

Edmond Dantès

Un trou dans un mur de cellule, au château d’If (île-prison à quelques encablures de Marseille), en atteste de la plus certaine des manières : Edmond Dantès, dont Alexandre Dumas conte les aventures dans Le comte de Monte-Cristo (1844), a existé puisqu’il s’est enfui. Il s’est glissé dans la cellule puis dans le linceul ou plutôt le sac mortuaire d’un autre prisonnier, a été jeté comme mort du haut du château directement dans les flots. C’était le 28 février 1829 et, cette fois, il faisait une nuit de tempête. Les pages au cours desquelles le « plus habile nageur de Marseille » s’éloigne du château forment un descriptif touristique et charmant, by night, des îlots qui bordent le littoral marseillais : le Tiboulen, Pomègue, Ratonneau, l’île de Rion qu’on appellerait peut-être plutôt Riou. L’énumération de ces noms pittoresques vient-elle pallier le fait qu’à aucun moment Alexandre Dumas ne se risque à décrire la nage d’Edmond Dantès ? Alexandre Dumas savait-il ou ne savait-il pas nager ? Quoi qu’il en soit, la course de nage en eau libre dite « Défi de Monte-Cristo » qui se tient tous les ans à Marseille depuis 24 ans prolonge aujourd’hui le roman.

Ann Hidden

Ann Hidden, l’héroïne pianiste et compositrice de Pascal Quignard dans Villa Amalia (2006), a décidé de changer de vie. Alors elle nage. Elle nage d’abord en piscine – un peu, comme ci comme ça, et puis beaucoup. Elle est « à sa passion, à sa nage, à son destin ». Enfin, elle nage immensément dans le golfe de Naples, depuis une petite crique d’Ischia où elle loue une maison. Elle crawle des heures durant jusqu’à être épuisée et revient à sa crique, tout doucement, sur le dos, ou à l’indienne. « Oh my sweetest choice ! », commente le narrateur. Mais un jour une crampe la prend. Elle ne peut plus rien faire d’autre que de se laisser dériver sur le dos, au large de tout. Un voilier l’aperçoit – sa barreuse, plus exactement, qui a pour nom Juliette. La scène est racontée par Charles, compagnon en sursis de Juliette, personnage attachant, désaimé, narrateur magnifique. C’est lui qui saute à l’eau pour sauver Ann Hidden. C’est lui que Juliette quitte tout à fait pour aimer Ann Hidden. « Oh solitude […] devoted to the Night ! »

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