Esquif Poésie (3)

Les oiseaux de Po&sie

Parler des oiseaux ou parler oiseau ? Écrire sur les oiseaux ou écrire oiseau ?


Po&sie, n° 167-168. Belin, 272 p., 30 €


Dans son avant-dernier numéro, « Des oiseaux », la revue Po&sie se livre à un audacieux exercice : aborder un sujet très présent dans la littérature tout en bannissant la « pohaisie », mot emprunté à Jacques Demarcq, au profit de l’humour et du savoir, en associant dans l’aventure des poètes aussi divers que Sylvie Nève, Eugenio Montale ou l’inclassable Violaine Lochu et des chercheurs sensibles tels que Tiphaine Garnier, Hervé Joubert-Laurencin et Brenno Boccadoro… pour n’en citer que quelques-uns. Mais tous sont passionnants.

La revue a toujours su avec superbe marier pensée et écriture. C’est un lieu, sans conteste, où l’on pense avec style. Paternité oblige, puisque Michel Deguy est à la manœuvre depuis déjà plus de quarante ans, et que, si l’on en croit Hegel, « la poésie est la plus grande rivale de la philosophie ».

Je me souviens d’avoir écrit mon tout premier article en 1977 sur le numéro 1 de la revue qui consacrait Charles Racine, alors très peu connu en France, publiait Charles Olson en bilingue et proposait à des poètes contemporains de s’exprimer sur le « et » intérieur à la poésie. Depuis, même sporadiquement, la revue m’accompagne et m’ouvre à de nouveaux poètes, à des théoriciens que je serre dans mes gloses, que j’entrepose dans mon gosier ou mes greniers divers. Les lecteurs passionnés sont-ils des pies voleuses ?

Le titre, « Des oiseaux », modifie légèrement celui d’Aristophane, le « les » devenant « des », autrement dit : à propos de ; ou bien ne conservant que des oiseaux parmi d’autres, choisis par les auteurs qui contribuent au numéro.

Po&sie, n° 167-168 Des oiseaux

Arizona © Jean-Luc Bertini

Dans la célèbre comédie qu’évoque Martin Rueff au cours de son long texte introductif, deux citoyens d’Athènes sont exilés pour dissidence. Ils s’efforcent alors de rallier les oiseaux qui savent vivre en société égalitaire. Là où la comédie devient terrible, c’est qu’une fois les oiseaux convaincus et le pouvoir gagné, « le héros comique, victime des abus de pouvoir, abusera du pouvoir. Devenu roi, il pourra dire : l’État, c’est moi, et planter des piquets dans le ciel ». Aristophane écrit une pièce politique intemporelle, dans laquelle l’imagination et le verbe sont les maîtres, car « les discours donnent des ailes » et « font prendre l’essor à la pensée ».

Portés par les oiseaux, les auteurs du numéro sont en verve et célèbrent « la rencontre entre le poème et l’oiseau », comme l’écrit Marielle Macé. Pour elle, il ne s’agit pas seulement d’échange mais de saisissement. Il y a, dans l’attention et l’amour portés aux oiseaux « une clairière de sens… tournant dans la morsure ». Les humains, en perte de vitesse, en chute vertigineuse, en quête désespérée, auraient besoin d’être enseignés, guidés, sauvés par les oiseaux. Mais pour cela il leur faudrait se dépêcher… de les sauver. « C’est peut-être parce qu’il pleut tant d’oiseaux sur les poèmes et les pensées aujourd’hui : leur chant s’éteint, on s’entend sur fond de dépeuplement. »

Le numéro est parcouru par les dessins d’oiseaux de Daniel Schlier (leur mise en page est remarquable), qui ont la précision des photographies et la suavité un peu flottante de l’aquarelle. Ils accompagnent les proses et les poèmes avec la légèreté des estampes japonaises, tantôt en y mettant un point final, tantôt en les interrompant, comme dans les pages de Jacques Demarcq.

La revue fait la part belle à ce poète qui déclare se poser en traducteur d’oiseaux, qu’il observe, qu’il écoute, auxquels il rend visite dans divers coins du monde. Racontant son passage au Djoudj, près de Saint-Louis du Sénégal, il nous régale de noms d’oiseaux ; s’amuse de citations et de néologismes ; traite les pélicans de « stars mastars du parc » ou de beatniks ; établit une complicité avec Dominique Meens et Fabienne Raphoz ; lit le vol des oiseaux à la manière d’une partition de John Cage ; dialogue avec les dessins, les oiseaux interrompant le texte, devenant des signes de ponctuation, s’y introduisant effrontément jusqu’à échanger leur statut avec les mots qui, de leur côté, agrandis, espacés, séparés par des pattes, semblent se mettre à jacasser, s’organiser en formation et prendre leur envol.

Po&sie, n° 167-168 Des oiseaux

« Si la parole n’a pas commencé par le chant, il est sûr au moins qu’on chante partout où l’on parle », écrivait joliment Jean-Jacques Rousseau dans son Dictionnaire de musique. Il est sûr aussi que le numéro de Po&sie parle bien du chant des oiseaux. Sylvain Pinon rappelle que saint François d’Assise demandait « un décret officiel défendant à tout homme de capturer les sœurs alouettes ou de leur faire quelque mal » ; ou cite Olivier Messiaen décrivant le chant nuptial de l’alouette mâle qui, « dans sa joie délirante, essayait sans y parvenir de percer un plafond dans le bleu du ciel ».

S’intéresser aux oiseaux quand on est chercheur ou poète, c’est se souvenir que le mot contient toutes les voyelles de l’alphabet, c’est-à-dire les lettres les plus aptes à exprimer les sentiments : « Les sons de la plus haute douleur sont de nature purement vocalique » (Ernst Jünger).

C’est se placer à l’intersection du théâtre, de la musique, du chant, de la poésie, de la recherche et de l’architecture, comme le soutenait Démocrite. C’est tenter d’instaurer une porosité entre le monde de la nature et celui de la culture. C’est se préoccuper d’écologie et admirer les oiseaux qui, marchant au pif du besoin ou de la peur, pour reprendre une formule de Jacques Demarcq, ne cherchent pas à asservir qui ou quoi que ce soit. C’est « prêter l’oreille aux phrases du paysage » (ainsi que l’écrit Marielle Macé à propos de Dominique Meens) ou, comme Florence Delay, aux souvenirs d’enfance, de chansons ou de théâtre.

C’est réfléchir à la diversité des langues et à ce que pourrait être une langue pure. C’est enfin imaginer, par métaphore, une société humaine harmonieuse et parfaite, capable de déployer gratuitement la beauté, de pratiquer « la dépense… comme une sorte de frisson intégré » (Jean-Christophe Bailly).

Puisque, selon Nietzsche, « il y a maintes espèces d’aurores ».