Éloigner le contemporain

Après plusieurs années où il a écrit des textes sur des textes et le plus souvent sur ses propres romans, Jean-Philippe Toussaint repart de zéro avec une espèce de roman policier à l’ère de la cryptomonnaie et de la cybercriminalité, qui commence à fournir des fausses pistes dès son titre. Car La clé USB est moins un roman sur la technologie, sur le contemporain ou sur l’avenir, comme on pourrait le croire à première vue, que sur ce qui leur résiste et les éloigne. En cela, Toussaint revient à ce qui est présent dans son œuvre depuis La salle de bain : l’examen de ce que le contemporain nous fait, de ce que nous pouvons en faire en retour, et des manières de l’écrire.


Jean-Philippe Toussaint, La clé USB. Minuit, 191 p., 17 €


Le protagoniste du nouveau roman de Jean-Philippe Toussaint – son nom n’est mentionné qu’une seule fois – est un chercheur dans le domaine des études de l’avenir qui travaille pour la Commission européenne. Une réflexion au début du livre, sur le ton à la fois sympathique et satirique qui est celui de Toussaint, porte sur la spécificité de la prospective stratégique (ainsi que l’appelle ce protagoniste), sur une communauté de fonctionnaires européens (« l’Association of Professional Futurists ») qui y voit un problème majeur, et sur la façon dont ce champ de recherche se différencie ou se rapproche de ce que montrent d’autres récits d’anticipation, les films de science-fiction ou les arts divinatoires. La réflexion se précise : bientôt, il est question de nouvelles technologies du commerce international, comme le blockchain et le bitcoin, et de la position de l’Europe à l’intérieur d’un vaste réseau mondial opaque, qui semble la dépasser et la mettre en danger.

Une trame policière se met en œuvre, et nous sommes tentés de considérer que c’est une façon amusante de déréaliser l’état actuel de la littérature européenne dans le monde, et de défamiliariser l’œuvre de Toussaint lui-même et la communauté à laquelle cette œuvre appartient. Mais céder à cette piste herméneutique (même si une partie importante de La clé USB met en scène des soupçons, des lectures paranoïaques) nous rapprocherait de la dimension méta qu’on a intérêt à évacuer ici. Et cette approche pourrait nous détourner du roman.

Le passage à Dalian et à Tokyo où s’installe le nœud de l’intrigue policière prolonge l’ethnographie du contemporain que Toussaint élabore à sa façon depuis une bonne trentaine d’années. Mais, dans La clé USB, nous ne sommes plus dans des aéroports, des gares, des trains, des hôtels ou des musées d’art contemporain, caractéristiques d’une certaine élite mondialisée, où se promènerait un impressionniste impérial restant immobile en regardant l’accélération du monde actuel. Ici, le mouvement effréné des grandes villes asiatiques donne lieu à un scénario aussi énigmatique que ceux des romans précédents, mais plus terrifiant et moins drôle car il se relie directement à un nouvel ordre économique. Le lien entre la technologie et l’oppression, l’un des axes de l’œuvre de Toussaint, est plus clair dans La clé USB que dans les romans précédents, et moins léger. Il est aussi plus historicisé : l’industrie des bitcoins, en apparence neutre ou progressiste, n’y est possiblement, selon le récit qui s’y élabore, rien d’autre qu’une nouvelle forme d’activité minière, prédatrice et corrompue, côtoyant le cyberespionnage et le piratage.

Jean-Philippe Toussaint, La clé USB

Jean Philippe Toussaint © Jean-Luc Bertini

Il y a des chances qu’une manière canonique de lire Toussaint – comme un ironiste léger et ludique – ne pourra plus tenir après La clé USB, où la technophobie est traitée de manière moins humoristique que dans La salle de bain ou La télévision, mais avec autant d’intensité et de courage : « Il faisait partie de cette génération de jeunes informaticiens surdoués totalement dépourvus de sens moral, qui, par forfanterie, par pure bravade, étaient prêts à tout dévoiler pour mettre en valeur leur exceptionnelle virtuosité technique et leur ingéniosité à toute épreuve. » Évidemment, la fantaisie d’une Europe victimisée et piratée, à la merci des langues orientales et des langages informatiques malveillants, pourra plaire à bien des idéologies actuelles. Cela reste un point confus de La clé USB, mais qui s’inscrit dans l’œuvre de Toussaint, où le sens des langues qu’on ne maîtrise pas importe peu et où ces langues n’existent que pour composer le tourbillon matériel du monde contemporain, à côté des lumières urbaines au néon, des lignes de pixels sur un écran, des bruits émis par une moto ou un avion.

En lisant Toussaint, nous nous sommes habitués aux voix réceptives à ce tourbillon ; nous avons pu nous laisser anesthésier par la façon dont l’auteur atteint le contemporain en l’éloignant. La surprise de La clé USB vient de ce que le livre est plus franchement à l’écoute du « côté obscur de la force », pour évoquer, ainsi que le fait le narrateur, le souvenir de Star Wars : le contemporain n’est plus constitué par les mégalopoles en quelque sorte acceptables du cycle de Marie, mais par un paysage urbain à la fois chiffré et pollué, sous le bourdonnement étouffant des machines de minage, camouflant des relations de travail toxiques, surveillé par des hackeurs anonymes ou des chefs d’entreprise.

Et c’est bien sous le signe d’un éloignement frappant que le livre avance. Dans Fuir, La vérité sur Marie, Nue et Football, la distance à l’égard du contemporain s’identifiait à l’écriture de la Méditerranée, espace du ralentissement et de la réflexion, de la métaphysique du sensible, qui rééquilibre l’esprit et vise le fonctionnement optimal du système nerveux, espace de l’écriture elle-même et donc de l’action. Dans La clé USB, l’éloignement a lieu vis-à-vis des codes mêmes du roman policier que nous étions en train de lire jusqu’alors : soudain, le roman policier n’en est plus un. Ou alors c’est un roman policier lui-même recrypté, dans lequel une autre histoire était cachée, perdue sous les fausses pistes qui nous attirent et nous désorientent, comme le font parfois les outils technologiques dont il est question ici. Le lecteur est pris par le suspense, le récit se déstabilise, et aussi notre attente, ce qui était suggéré par la tournure hitchcockienne que prend, à mi-parcours exactement, La clé USB : « L’avion se mit en mouvement et, tandis qu’il prenait de la vitesse sur la piste et que les coffres à bagages commençaient à trembler imperceptiblement dans la cabine, une idée diabolique me traversa l’esprit. Et si j’avais été manipulé dès le début ? »

Sans céder à la tentation de dire ce qui se passe vers la fin, on constate que cela a lieu au fur et à mesure que le contemporain même devient en quelque sorte piraté : la « mondanité » de la recherche futuriste est oubliée, ainsi que les soupçons et les paranoïas qui l’accompagnaient ; en même temps, le protagoniste n’a plus d’ordinateur ni de réseau téléphonique ni d’accès à internet. Absent et apathique, l’esprit vide et dans un blanc, favorisant cette lecture « sans intonation » dont il est question à un moment, il semble commencer à voir. Mais cela ne conduit pas à un moment de tranquillité spirituelle, comme dans les passages magnifiques de la baie vitrée à Tokyo dans Faire l’amour ou autour de la disposition océanique dans Nue – passages dont la lecture peut constituer un outil puissant pour rester debout face à la violence du contemporain, et conduire, plus qu’au maintien du statu quo, au véritable refus de l’ordre qu’on lit chez Toussaint depuis La salle de bain. Au lieu de cette tranquillité magique, La clé USB s’achève sur l’écriture tendue d’une douleur parmi les plus basiques et les plus simples, que nous avons déjà lue des milliers des fois dans des romans et qui reste cependant certaine ; comme pour suggérer qu’une méthode expérimentale (dans la littérature ou ailleurs) peut ne pas résider dans la prospective consciente mais dans la disponibilité à un passé qui apparaît subitement.


Lire aussi le point de vue de Norbert Czarny en suivant ce lien.

Luciano Brito