Comment rester de gauche

Impossible de le nier, l’entrée au Bundestag, en Allemagne, de l’AfD, le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland, a achevé de perturber notre représentation classique du  fascisme, tandis qu’au même moment la vague commémorative d’octobre 17 tend à enterrer la vision téléologique de la révolution. Lire Enzo Traverso, c’est ne pas capituler devant l’effort de réflexion.


Enzo Traverso, Les nouveaux visages du fascisme. Conversation avec Régis Meyran. Textuel, 160 p., 17 €

Enzo Traverso, La mélancolie de gauche, la force d’une tradition cachée. La Découverte, 223 p., 20 €


Historien des idées spécialisé dans l’histoire politique et intellectuelle du XXe siècle européen, Enzo Traverso est connu pour son aisance à naviguer entre les théoriciens de la science politique et les philosophes, qu’il met ainsi à la portée de ses lecteurs pour leur plus grand profit. Cette interdisciplinarité en action est en quelque sorte sa marque de fabrique. Mais en outre, à rebours du savant enfermé dans sa tour d’ivoire, il se distingue par son implication assumée dans l’actualité: Enzo Traverso recourt au passé pour éclairer le présent, sans se soucier des modes de pensée et au risque d’aller à contre-courant de l’opinion commune. Comme il le dit sans détour, il mobilise la science historique au bénéfice d’un engagement, non pas partisan, mais « citoyen » au sens politique du terme. On rappellera à ce propos, et avant d’évoquer ses derniers ouvrages, Le passé, modes d’emploi. Histoire, mémoire et politique (2005) et, plus récemment, Où sont passés les intellectuels ?, conversation avec Régis Meyran (2013).

Spécialiste à l’origine de l’histoire juive allemande, si Traverso semble creuser un même sillon depuis la première publication issue de sa thèse, Les marxistes et la question juive, histoire d’un débat (1843-1943), publiée en 1990, suivie de très près par Les Juifs et l’Allemagne : de la symbiose judéo-allemande à Auschwitz (1992), puis La pensée dispersée, figures de l’exil judéo-allemand (2004), jusqu’à La fin de la modernité juive, histoire d’un tournant conservateur (2013) – autant d’ouvrages qui ont été traduits dans plusieurs langues étrangères – il le fait sans ornières. Ce qui le conduit à déplacer son regard et sa réflexion sur la violence nazie, le totalitarisme, la barbarie guerrière avec, notamment, À feu et à sang. De la guerre civile européenne. 1914-1945 (2007) ou encore L’histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle (2010).

Enzo Traverso ne croit pas à la neutralité axiologique de la science : il poursuit sa pensée avec la distance critique nécessaire à l’historien, sans évacuer les questions gênantes ni éviter les problématiques qui surgissent du présent. C’est ce dont témoigne La mélancolie de gauche, la force d’une tradition cachée, dont il a poursuivi la réflexion avec le livre d’entretiens, Les nouveaux visages du fascisme, paru dans la foulée.

Enzo Traverso, Les nouveaux visages du fascisme

Rosa Luxembourg à Stuttgart, en 1907

À partir du constat selon lequel la culture mémorielle de gauche n’a pas résisté à la fin du « socialisme réel », il note la disparition de la tension dialectique entre le passé comme lieu d’expérience et l’avenir comme horizon d’attente (Reinhard Koselleck). La conséquence en serait un regard mélancolique sur l’histoire, alimenté par la mémoire des vaincus. Mais être du côté des vaincus de l’histoire n’engendrerait pas pour autant une mélancolie de gauche passive ou résignée. Cela conduirait à un travail de deuil inspirant la pensée critique. Cet état d’esprit incite à renouer avec une « tradition cachée » portée par Auguste Blanqui, Louise Michel, Rosa Luxemburg, Walter Benjamin, Lucien Goldmann et Daniel Bensaïd – autant de penseurs dont il est familier. Une mélancolie réparatrice pourrait alors renforcer les convictions, raviver les espérances, revitaliser la passion d’égalité qui a longtemps défini la gauche (et qui, sans doute demeure ce pourquoi on continue à se dire « de gauche »).

Face à un régime de temporalité réduit au présent, après avoir effacé le passé et le futur en les comprimant dans le présent (le fameux « présentisme » de François Hartog), face à l’écroulement des utopies libératrices, il convient de tenter de comprendre ce qu’on a perdu, en ne réduisant plus, par exemple, le communisme à sa dimension totalitaire. Démunie, la gauche affronte aujourd’hui un monde totalement nouveau avec des outils hérités du XXe siècle, tandis que se développent des mouvements comme Podemos, Occupy Wall Street ou Nuit debout, éloignés de sa tradition et privés d’horizon d’attente. Sans perspective et confrontées à l’échec, comme l’ont été les printemps arabes, ces révoltes se sont déroulées devant une gauche observatrice désemparée.

Cette fin des utopies dans le présentisme actuel a permis parallèlement l’émergence d’une nouvelle figure du fascisme. S’appuyant sur sa connaissance de l’histoire de l’antisémitisme, Traverso avance la thèse d’une homologie de structure de l’antisémitisme et de l’islamophobie que prône la nébuleuse postfasciste. L’adversaire historique du fascisme était le communisme, qui n’existe plus. Or la construction de l’ennemi sert à définir l’identité. Ainsi l’antisémitisme en Allemagne du XXe siècle était-il un « code culturel » qui permettait de définir l’Allemand comme étant le non-juif. L’extrême droite reprend aujourd’hui les codes de l’antisémitisme des années 1930. La diabolisation de l’islam comme ennemi par excellence de l’Occident sert ainsi à produire une définition essentialiste de l’identité nationale : l’antisémitisme et l’islamophobie auraient dès lors un rôle comparable dans le nationalisme revendiqué par les mouvements postfascistes – un terme transitoire, précise-t-il, mais qui indique bien la matrice d’origine.

On connaît les effets du fascisme. N’apprendrait-on pas de l’histoire ? Ne serait-elle plus une magistra vitae ? La force de la tradition cachée de cette mélancolie de gauche semble une réponse à ce souci présent dans l’œuvre d’Enzo Traverso. Car s’il ne croit plus comme il le dit à la thèse de La Révolution trahie (Trotski), cela ne signifie pas pour autant chez lui comme chez tant d’autres, désillusion, défaitisme et résignation, mais comme toujours, désir de comprendre pour agir sur le présent.

Sonia Combe

À la Une du n° 43