Rendre compte des temps troublés

On connaît l’importance, désormais fameuse, d’avoir une place à soi. Ce désir est juste quand il s’agit de composer une œuvre littéraire et il reste vrai quand il est question d’écrire des recensions d’ouvrages. L’analyse, l’interprétation, l’éclairage, la transmission et la critique ont aussi besoin d’un espace, partagé avec les lecteurs.


Il est des lieux où le visuel qui accompagnera notre papier aura été soigneusement choisi, dans le prolongement du ton et de la forme que nous avons voulu donner au papier. Là où le numérique rejoint l’impression du papier, par je ne sais quelle magie, peut-être le soin accordé aux mots projetés, tout en ne perdant jamais de vue son lectorat.

Ces lieux sont de plus en plus rares. En attendant Nadeau est l’un d’eux. Écrire pour cette revue, c’est avoir l’assurance d’être bien lue, et remise sur les rails quand on bifurque vers des contrées moins critiques, lorsqu’on est par exemple emportée par un sujet qui nous tient trop à cœur. Cela m’est arrivé alors que je rédigeais la critique du recueil de poésie de la caporale ukrainienne Yaryna Chornohuz, C’est ainsi que nous demeurons libres (Le Tripode, 2025). Il m’a fallu reprendre un souffle de distance. Grâce aux lectures et retours bienveillants, j’ai pu sortir d’un phrasé gagné par l’émotion, et développer l’analyse des caractéristiques de l’écriture poétique de l’autrice.

« Sans point », Vladimir Baranov-Rossiné (1918) © CC0/WikiCommons

En attendant Nadeau est irrigué d’une rigueur universitaire bienvenue. Rares sont les revues qui ont pour gageure de ne jamais faire fi d’une actualité complexe ni d’une véritable honnêteté intellectuelle. Fait d’exception à l’heure d’un paysage éditorial gangréné par Bolloré, où le choc et la simplification s’épousent, occultant toujours plus nos réalités. Et où la critique culturelle est en voie d’extinction. Partenaire de Mediapart, la revue y fait par ailleurs paraitre simultanément un article chaque quinzaine.

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Fer de lance pour décortiquer l’écho du monde, la critique devrait armer nos manières de penser le monde. Elle déserte pourtant les journaux et autres nouveaux médias. Et c’est exactement ce qu’offre, de manière complexe et fournie, En attendant Nadeau, ce « journal de la littérature, des idées et des arts ». Toujours guidée par des éditoriaux qui saisissent les enjeux de notre temps, la rigueur des articles n’est ni rigide ni acide : elle tente d’ouvrir grandes les portes du monde des idées, de les frotter au réel, et de dégager les grandes tendances du monde culturel qui résiste à l’épreuve de notre époque, décidément trop opaque.

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