Tintin : éloges, souvenirs et consécration

Pierre Bénard et Jacques Langlois ont grandi avec Tintin. L’un et l’autre livrent leurs souvenirs et leurs réflexions sur l’œuvre d’Hergé, Georges Remi de son vrai nom, dans deux précieux petits livres parus récemment.


Jacques Langlois, Petit éloge de Tintin. François Bourin, 300 p., 12 €

Pierre Bénard, Toujours le nez dans ses Tintin ! Portaparole, 144 p., 16 €


En Belgique, en France ou ailleurs, nombre d’enfants des trente glorieuses ont osé écrire à Hergé. Ils avaient reçu pour leur anniversaire ou trouvé sous le sapin de Noël un magnifique album couleur des Aventures de Tintin. Ils étaient émerveillés par la couverture stupéfiante et l’extraordinaire aventure qu’on leur racontait. En quatrième de couverture, ils pouvaient rêver de la collection complète. Ils découvraient aussi que, derrière leur lecture, il y avait un acte de création et un auteur… Inspirés par le désir d’en savoir plus sur cette œuvre incomparable, parfois motivés par leurs parents, ils écrivaient au dessinateur pour le questionner sur la parution du prochain album qui tardait à venir ; pour indiquer une erreur repérée ici ou là ; l’interroger sur les personnages de la famille de papier ; ou, plus simplement, le remercier du bonheur ressenti par un petit dessin tentant d’imiter le maître…

Certains écrivaient à l’adresse de son éditeur, la vieille maison Casterman, à Paris, Bruxelles ou Tournai, ou envoyaient leur lettre au journal Tintin, d’autres carrément à « Tintin, Bruxelles, Belgique » ou « Monsieur Hergé, Bruxelles ». Signe des temps, dans ce cas, la Poste acheminait les lettres porteuses d’espoirs à bon port. Le créateur de Tintin recevait un abondant courrier de ses jeunes lecteurs. Homme de grande classe, épaulé par un précieux secrétariat, il répondait systématiquement, souvent pensif sur la portée de son œuvre jusqu’en Inde ou en Afrique. Les anecdotes sur ces échanges, improbables à notre époque, abondent dans les biographies du maître de la ligne claire ou les revues des associations tintinophiles comme Les Amis de Hergé (ADH). Le petit Jean-Claude Jouret, devenu bien plus tard un des acteurs du monde tintinophile, auteur de plusieurs ouvrages sur l’univers de Tintin, a contacté Hergé du haut de ses sept ans. Pendant la récréation, un camarade lui avait parlé d’un premier album à ajouter à la série, Tintin au pays des Soviets, disparu des quatrièmes de couvertures. Jean-Claude voulait savoir ce que racontait ce mystérieux volume. Comme à son habitude, Hergé a répondu… qu’il était bien difficile de résumer cette histoire. Mais, quelques jours plus tard – avait-il eu des remords ? –, le secrétariat d’Hergé a téléphoné à la maison et proposé aux parents de Jean-Claude que celui-ci vienne aux Studios pour consulter l’album. Refus paternel ! Vous pensez : un petit garçon reçu par un « vieux » monsieur, dessinateur de bande dessinée…

Jacques Langlois n’a pas contacté Hergé au sujet des Soviets. D’ailleurs, comme tant d’autres à l’époque, il n’a pas cru en son existence ! Quand on lui a parlé de ce bouquin fantôme, dans la cour de son école, il avait déjà eu l’honneur de correspondre avec le dessinateur et se targuait de cette relation pour nier l’existence de l’album en question. « Voilà qui prouve qu’on ne naît pas tintinologue ! », s’amuse-t-il. Cela ne l’empêchera pas de devenir un fin spécialiste et un collectionneur avisé. À l’âge de dix ans, il recopiait les personnages des histoires de Tintin dans les marges de ses cahiers et « à force de répéter l’exercice, croquait de mémoire le reporter à la houppe, son petit fox blanc et leurs principaux comparses » sous les yeux de ses parents. Un jour, son père lui suggère d’envoyer ses dessins à Hergé, ce qu’il fait, accompagnés d’un « mot plein d’admiration ». Hergé répond par l’envoi de quelques lignes manuscrites et d’un dessin original. Cet échange, de grande valeur sentimentale, n’a « pas de prix » pour Jacques Langlois. Après avoir entretenu pendant quelque vingt années une fidèle relation épistolaire et noué des liens d’amitié avec Hergé, il est devenu l’un des spectateurs privilégiés de l’après-Hergé et un acteur longtemps trop discret de la tintinophilie.

Jacques Langlois, Petit éloge de Tintin et Pierre Bénard, Toujours le nez dans ses Tintin !

Fresque à Bruxelles © Jean-Luc Bertini

Né à Paris en 1950, Jacques Langlois a travaillé « dans une société opérant au pays de l’or noir » et a été l’un des précurseurs de l’édition numérique « sur la toile (mystérieuse) d’Internet » à la fin des années 1990. Ancien vice-président et toujours administrateur des ADH, il a été, entre autres, conseiller éditorial et coauteur de plusieurs hors-séries du magazine Historia sur Tintin. Il ne s’était jamais lancé dans l’écriture d’un ouvrage sur le monde de Tintin. Dans son Petit éloge, Langlois raconte ses souvenirs, émouvants ou drôles, habilement mêlés de réflexions, profondes ou plus légères, mais toujours justes, confirmant son rôle de sage de la tintinologie. Sans s’enfermer dans la chronologie, il aborde de nombreux aspects de l’œuvre, de la vie d’Hergé et de son héritage. Les sujets qui fâchent ne sont pas passés sous silence et des informations inédites ou peu connues ponctuent la lecture. On se réjouit par exemple des résultats probants de l’enquête qu’il a menée sur l’authenticité de la phrase attribuée par André Malraux au général de Gaulle : « Au fond, vous savez, mon seul rival international, c’est Tintin ! » (Les chênes qu’on abat).

Pierre Bénard n’est pas un acteur de la tintinologie, mais son ouvrage Toujours le nez dans ses Tintin ! nous ouvre d’autres portes. Né à Provins en 1949, agrégé de lettres modernes et docteur ès lettres, Pierre Bénard a mené une carrière de professeur dans le secondaire puis le supérieur, tout en étant chroniqueur au Figaro (rubrique « Le bon français »). L’homme a le goût des mots. Dans un livre empreint de poésie, aux petits chapitres incisifs, il nous fait partager ses impressions d’enfance et ses réflexions d’adulte. « Je me rappelle une autre ivresse, écrit-il, celle justement qui nous étourdissait à feuilleter un album nouveau. Des visages inconnus nous sautaient aux yeux, c’était une hallucination, une gerbe d’images, de couleurs et d’énigmes qui nous explosaient dans les mains […] Nous tombions dans le piège, ravis, saisis d’un vertige voluptueux. C’était le commencement violent d’un long plaisir. » Pierre Bénard emprunte les chemins de Moulinsart. Il découvre les couleurs, les malices et les ellipses d’une œuvre « troublante comme un sortilège » et dévoile une part de la réalité humaine et des métamorphoses des personnages d’Hergé. D’ombres en éblouissements, Pierre Bénard prouve qu’il y a encore de nouvelles choses à dire sur cette œuvre sans cesse revisitée.

Dans les années 1950 et 1960, quelques rares pionniers rêvaient de la consécration de la bande dessinée. On était tellement loin de sa reconnaissance actuelle… « Les illustrés n’étaient pas les bienvenus » à la maison, rappelle Jacques Langlois à propos de ces « mauvaises lectures ». Pierre Bénard, lui, raconte que sa maîtresse lui confisqua son Étoile mystérieuse « comme une chose obscène ». Il se demande encore aujourd’hui, « en songeant aux semaines où elle garda le livre », si elle ne le « goûta pas […] comme une longue volupté coupable et inconnue ». Ce ne sont maintenant que vieux souvenirs. Hergé, par la force de son œuvre, a participé à un vaste mouvement : la bande dessinée, secteur florissant de l’édition, a conquis le marché de l’art et est entrée à l’école, à l’université et même au Collège de France. La vénérable institution a en effet programmé cet automne une série de conférences ouverte par Benoît Peeters le 7 octobre dernier (« Génie de la bande dessinée, de Töpffer à Emil Ferris »).

Après avoir annoncé et montré qu’il y avait un génie de la bande dessinée, Benoît Peeters se questionne sur sa logique et sa définition. Il tente d’en proposer une. « Mais chaque fois que j’essaie de la fixer en quelques mots, je la vois se dérober », avoue-t-il. Le spécialiste se demande s’il ne faut pas déjà « revoir notre regard sur la bande dessinée y compris sur son lointain passé ». Car, avec de multiples visages et des formes variées, pour Benoît Peeters : « Tout cela, hier comme aujourd’hui, pour les plus jeunes comme pour les plus grands, pour les plus innocents et pour les plus savants, a la saveur de la bande dessinée. » Par leurs deux ouvrages, Jacques Langlois et Pierre Bénard nous demandent avec conviction de ne pas oublier cette saveur et surtout, « par-delà les développements […] si savants, si brillants fussent-ils, de lire et de relire les albums de Tintin avant tout pour le plaisir », dit Langlois, car, poursuit Bénard, « ces images sont […] le pont qui nous relie à notre enfance. Elles sont, et pour toujours, notre enfance toujours là ».

Tous les articles du n° 118 d’En attendant Nadeau

;