Dessiner les monstres humains

Avec Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, roman graphique qui est aussi sa première œuvre publiée, Emil Ferris dynamite les conventions de la bande dessinée pour raconter comment des survivantes arrivent – ou pas – à se reconstruire. 


Emil Ferris, Moi, ce que j’aime, c’est les monstres. Livre premier. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Jean-Charles Khalifa. Monsieur Toussaint Louverture, 416 p., 34,90 € 


Si Moi, ce que j’aime, c’est les monstres n’est pas autobiographique, il fait revivre le quartier difficile d’Uptown, à Chicago, où l’auteure a passé son enfance pendant les années 1960. Les vies de personnages s’y intriquent en noir et blanc, avec de temps en temps une explosion de couleurs qui offre au lecteur une image mentale. Tous marginaux à un titre ou un autre, mais aussi tous voilés d’une part de mystère qui les rend intéressants autant que dangereux, angoissés et angoissants. La narratrice, la jeune Karen, colle son oreille à la cloison pour entendre M. Chugg, le ventriloque de l’appartement d’à côté, parler à ses pantins – et surtout ceux-ci lui répondre. Un jour, toutes ses marionnettes, sauf sa préférée, se retrouvent dans les ordures sur le trottoir et M. Chugg a disparu. C’est le genre de mystères auxquels elle ne cesse de faire face. Les adultes ne répondant pas à ses questions, Karen doit mener l’enquête dans les brumes et entrelacs du quartier – comme du temps – qui l’entoure.

Son logeur et voisin, Kiri Jack Goran, est un homme de main du parrain local. Il protège la famille de la fillette mais se révèle également dangereux car sa femme aime un peu trop Deeze, le grand frère de Karen. Il y a aussi Sandy, la fillette chétive toujours affamée que Karen semble être seule à voir. Et Franklin, le garçon noir au visage couturé de cicatrices qui le font ressembler au monstre de Frankenstein mais surtout passionné de vêtements et de chaussures.

Et il y a Anka Silverberg, la voisine du dessus. Belle, abîmée et tragique, Anka vient d’Europe. Elle semble éternellement surplombée par une menace liée à son passé dans l’Allemagne nazie. Quant à Deeze, c’est pour Karen le protecteur et l’initiateur adoré, qui l’emmène au musée et lui apprend le dessin, autant qu’un grand frère irresponsable. Casanova compulsif, il abandonne la fillette pour ses multiples liaisons, mais lui aussi dissimule un secret qui pourrait bien faire de lui une source de danger supplémentaire.

Emil Ferris, Moi, ce que j'aime, c'est les monstres. Livre premier

La jeune Karen évolue dans cette atmosphère nimbée d’étrangeté et d’inquiétude, à cause de ce que lui cachent les adultes, mais également parce que l’environnement où elle vit est dangereux pour les femmes et les jeunes filles qui, au moindre signe de faiblesse, deviennent des proies. Au racisme – elle est d’origine hispanique –, à la marginalisation – harcelée par ses condisciples qui la surnomment « la tordue », elle se sent plus attirée par sa copine Missy que par les garçons –, à la mort, Karen oppose son imaginaire : les monstres la rassurent.

Vampires, zombies, démons, créatures des profondeurs, viennent d’abord des magazines de bande dessinée que son frère lui offre et dont elle copie les couvertures, s’initiant ainsi au dessin. On retrouve ces couvertures redessinées dans le roman graphique. Au passage, une identification implicite s’opère entre le personnage de la fillette et l’auteure. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est un récit dessiné à la première personne : Karen se représente comme une petite fille loup-garou, avec de grandes dents, et quelquefois comme un vrai loup-garou, poilu et large d’épaules.

En effet, Karen, non contente d’aimer les monstres, voudrait en devenir un, et c’est là que les couvertures de Ghastly, ou de Dread, prennent tout leur sens. Les victimes des monstres, la jeune narratrice le souligne, y sont des jeunes femmes aux poitrines généreuses, vulnérables et terrifiées. Les titres expriment sans ambiguïté une dimension sexuelle : « Le Baiser du Sorcier », « Le Château de Sang – Désir nocturne ». Pour Karen, être un monstre, c’est échapper à sa condition de fille, victime potentielle de violences sexuelles dans le Uptown des années 1960. C’est aussi, indirectement, pouvoir exprimer son désir homosexuel. Loin de la linéarité, grâce aux possibilités de l’image, le récit serpente entre rêves, intuitions, visions et émotions.

Être un monstre, c’est surtout en même temps tenir à distance et formuler sa peur de la mort. Les monstres, pour la plupart morts-vivants, n’ont pas à s’en soucier. Karen voudrait donc qu’un monstre la morde, et morde sa mère malade. Devenir monstre, c’est, en devenant autre, d’une certaine façon renaître. Emil Ferris indique qu’enfant elle a pensé à propos d’un vétéran du Vietnam : « s’il était un monstre c’était parce qu’il avait été brisé, mis en morceaux, puis réassemblé d’une manière nouvelle et effrayante ». Adulte, elle précise : « Je pense aux gens que j’ai connus qui étaient brisés par la vie puis qui ont entrepris de se reconstruire (et c’est là pour moi, le cœur même de l’idéologie du monstre) dans le seul but de devenir plus extraordinaires et plus puissants en leur for intérieur ».

Emil Ferris, Moi, ce que j'aime, c'est les monstres. Livre premier

Anka Silverberg, la voisine de Karen, peut être vue comme un « monstre » positif, exceptionnel de résistance et de force. Le roman graphique s’ouvre sur son suicide improbable : elle se serait tuée dans son appartement fermé à clé, mais aucune arme n’a été retrouvée. Morte dans le salon, on l’a découverte allongée sur son lit. Les principaux suspects semblent tous avoir de faux alibis. Pour mener l’enquête, la jeune Karen va endosser – littéralement – le chapeau et l’imper du détective, autre archétype de la littérature populaire. Cela lui permettra de découvrir la vie d’Anka avant la Seconde Guerre mondiale.

L’histoire de Karen dans le Chicago des années 1960 – dont le point d’orgue est l’assassinat de Martin Luther King – et celle d’Anka dans le Berlin des années 1920 et 1930 se croisent et se font écho dans une composition virtuose. Comme leurs prénoms sont presque le reflet l’un de l’autre, la couverture du livre figure un portrait d’Anka, mais, dans son œil, on voit dessinée l’image de Karen. La petite fille-monstre aux canines proéminentes peut entendre – puisqu’elle écoute des bandes enregistrées de souvenirs –, à travers l’histoire d’Anka, une version plus dure de la sienne, une sorte de conte horrifique narré post mortem pour la mettre en garde.

La force de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres tient à la façon dont Emil Ferris unifie – magistralement – les genres du roman graphique et du carnet dessiné. Certaines pages, en général en noir et blanc et moins travaillées, relèvent de la bande dessinée habituelle, avec cases et bulles. Mais on trouve aussi, on l’a dit, des reproductions pleine page de magazines des années 1960, très colorées. D’autres planches libèrent les cadres et les genres : portraits, tableaux à la Hopper ou à la Füssli, réalistes ou débordants de créatures fantastiques, croquis qu’on ferait dans la marge d’un cahier. Ou tout cela mêlé. Une autre inspiration évidente tient aux murales de Diego Rivera, dont Deeze porte sur le torse la tête tatouée, aux côtés de celles d’Emiliano Zapata et de sa propre mère.

Toutes ces références se trouvent unifiées par la technique utilisée, le stylo bille – souvent sous forme de fins quadrillages pour signifier les reliefs –, et le support, des pages de cahier dont les lignes traversent tous les dessins. Le résultat est un récit en constante métamorphose, dans lequel le lecteur ne sait jamais ce qu’il va trouver en tournant la page. Un récit qui se déforme en fonction des mouvements de l’esprit de Karen. Où une représentation réaliste cède la place au fantastique sous l’effet de la peur ou du dégoût. Où des précisions, des ajouts, figurent dans la marge. Où parfois un personnage hors d’échelle envahit la page entière sous l’influence de la mémoire. Où une double page muette vient exprimer ce qui ne peut être dit avec des mots.

Emil Ferris, Moi, ce que j'aime, c'est les monstres. Livre premier

Le roman graphique est littéralement hanté par le souvenir d’Anka Silverberg, la rescapée, que, dès avant sa mort, Karen dessinait « bleue » parce qu’« elle semblait toujours sur le point de pleurer ». Ses magnifiques portraits mélancoliques se retrouvent alors que s’emmêlent l’histoire de sa terrible vie et l’enquête sur sa mort.

Même si ce n’est jamais explicite, une troisième femme noue son parcours à ceux de Karen et d’Anka : Emil Ferris. L’auteure, elle aussi, a eu besoin de se reconstruire : dans son enfance, et à l’âge adulte. À cause d’une scoliose sévère non diagnostiquée, elle n’a marché qu’à trois ans, commençant à dessiner bien avant. Quand elle avait huit ans, la médecine a jugé qu’elle ne vivrait pas au-delà de trente ans (elle en a aujourd’hui cinquante-six). Il fallait bien les monstres pour continuer : « je me souviens avoir cherché à déceler la beauté tapie au cœur de l’horreur, c’était ma façon de gérer ma peur ».

Lors de la fête de son quarantième anniversaire, un moustique lui transmet une méningo-encéphalite qui la laisse paralysée. De nouveau, la médecine est formelle : elle ne marchera plus jamais. Et elle ne peut plus tenir un stylo. Elle se le scotchera à la main pour dessiner. De là naissent le style et le projet de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres. Le stylo-bille et les cahiers ; deux histoires : l’une concernant une enfant, l’autre une adulte.

Comme Maus d’Art Spiegelman, Persepolis de Marjane Satrapi ou L’Ascension du Haut Mal de David B., Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est un roman graphique singulier, puisant à la fois dans la culture populaire de la bande dessinée et dans celle des musées, s’inspirant de Robert Crumb aussi bien que de Delacroix. Emil Ferris raconte des histoires de mystère et de peur, de petites filles violentées à des degrés divers et de leur survie. Mais aussi des histoires de transmission et d’initiation. De ce que les êtres humains s’apportent les uns aux autres. Des histoires de femmes fortes et d’êtres cabossés, à la fois victimes et ambigus, dont on attend avec impatience le deuxième livre, à paraître.


Emil Ferris sera présente au festival America, à Vincennes, les 22 et 23 septembre. Une exposition lui sera consacrée à la galerie Martel, 17, rue Martel, 75010 Paris, du 22 septembre au 10 octobre.

Sébastien Omont

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