Le Vocatif : le surréalisme belge

Le numéro 100 des numéros 100 En attendant NadeauLa revue Le Vocatif a été créée en octobre 1972 par Tom Gutt, « Avocat , Poète et éditeur à Bruxelles ». C’est une publication mensuelle de tout petit format – 14 x 11 cm, une simple feuille de 21 x 27 cm pliée en quatre – au prix modeste de 60 francs belges ; tirage non précisé. Le numéro 100 parait en février 1976.

Étonnamment, le nom de Tom Gutt n’apparait pas dans les premiers numéros, mais l’adresse où l’on est invité à adresser sa souscription, 11, avenue des Taillis, à Bruxelles, est celle où il habite avec son épouse, l’avocate et dessinatrice Claudine Jamagne.

Le bulletin de souscription publié en même temps que le numéro cinq indique comme « déjà parus » des numéros consacrés à des figures historiques du surréalisme belge – Paul Magritte, Marcel Mariën, Irine et Louis Scutenaire – et à un peintre qui fait scandale, Roger Van de Wouwer ; et « à paraitre » des numéros sur Claudine Jamagne, Roger Goossens, Jacques Wergifosse, Scutenaire encore, mais ce ne sera pas la dernière fois, Georges Roux, Yves Bossut, Michel Thyrion, Jean Wallenborn…

Dans un supplément au numéro 5, c’est Tom Gutt qui précise, toujours anonymement, et énigmatiquement, la règle du jeu : « Faute de mieux pour l’instant l’on agit, si l’on peut dire. Il est proposé à quelques personnes de dire, de remplir six petites pages, comme elles l’entendent. Il ne s’agit pas de vous, mais il s’agit de vous, si l’on peut dire, comme pour la pointe de l’épée. »

Nouvel avertissement, tout aussi énigmatique, en septembre 1973 : « Ajouter à cela qui est, l’on aurait quelque scrupule à le vouloir. Méfions-nous même si nous en usons de ce qui nous fait ressembler à celui qui nous fait ressembler à ce que nous ne sommes pas. Nous allons vêtus de vie, nous avons des apparences. Mais on n’ajoute pas ici qu’à cela que l’ajout tend à réduire, à peu près. L’on songe à quelque offense. Et que rien ne suffit. »

Après deux ans de parution et un numéro 41, il se montre un peu plus explicatif, et éclaire le titre Le Vocatif : « Que tant de voix déshonorent jusqu’à l’idée de voix n’est pas pour nous faire renoncer à la nôtre. Nous savons ce que, nous savons de qui nous ne voulons pas. Et ces textes, ces images, nous sommes les premiers que rien de cela ne contente. Au moins ne montrons-nous que ce qui a cette façon de nous décevoir. Ainsi l’amour qui nie le monde, et qui le voit rester. »

Le Vocatif n’est pas la première « revue » de Gutt. Né en 1941, il fonde dès 1958 avec des amis lycéens les éditions et revues La Mort d’Hécube et Après Dieu. C’est, en 1963, « Vendonah – encore une simple feuille ! », avec ses 29 numéros, « qui fait de lui l’acteur principal de la reconstitution d’un groupe surréaliste en Belgique », écrira Xavier Canonne dans son monumental Surréalisme en Belgique, qu’il dédie « À la mémoire de Tom Gutt qui soufflait sur les braises ». On ne saurait mieux le définir. Passionné par le surréalisme, Gutt réussit à réunir autour de lui ceux dont il avait pris la révolte à son compte, les grands et les moins grands noms du surréalisme belge, les anciens compagnons de René Magritte (il n’aimait pas l’homme qu’il était devenu), qu’il révérait : son frère Paul, Louis Scutenaire, Marcel Mariën, Paul Colinet, Irène Hamoir, Jacques Wergifosse, et, avant tout, sa grande référence, son grand homme, Paul Nougé, à qui plusieurs numéros du Vocatif sont consacrés.

Lecteur boulimique, Gutt avait la passion des livres sous toutes leurs formes, la passion de les acheter, d’en écrire, d’en inventer et d’en éditer, dans l’urgence, pour partager ceux qu’il aimait et sauver leurs auteurs de l’oubli, avec un désintéressement financièrement suicidaire. À l’exemple de son complice Mariën – tout aussi infatigable que lui – qui avait entrepris de publier, presque seul, l’ensemble des écrits de Paul Nougé.

D’octobre 1972 à octobre 1991, à un rythme mensuel à peu près régulier, Le Vocatif est allé, selon les sources les plus récentes, jusqu’à son numéro 286. La cessation d’activité de son imprimeur habituel a laissé en chantier une bonne douzaine des derniers numéros.

Le numéro 100,  en février 1976, propose à ses lecteurs, en 48 pages, de Rachel Baes à Robert Willems, 35 peintres et poètes, qui donnent une idée de leur inventivité et de l’éclectisme de leur éditeur. Dans cette véritable anthologie du surréalisme en Belgique, on relève des merveilles inconnues et incongrues de ses fidèles complices, et de Claudine Jamagne et lui : Gilles Brenta, Paul Colinet, Camille Goemans, Paul Magritte, Marcel Mariën, Paul Nougé, Louis Scutenaire, Gilbert Sénécaut, Armand Simon, Roger Van de Wouver, dont les noms sont plus familiers aux lecteurs d’outre-Quiévrain qu’aux Français, qui se contentent d’un dessin du surréaliste toulousain Adrien Dax et d’une dédicace du grand  Saint-Pol-Roux, que tout le monde a oublié, sauf Tom Gutt, qui le révérait.

Comme il était aussi bibliophile, Gutt a fait tirer de ce centenaire trente exemplaires sur vergé.

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