La guerre des ménages

La paix des ruches, roman de l’autrice suisse Alice Rivaz (1901-1998), a été publié pour la première fois en 1947. La réédition par Zoé de ce roman en 2022 est une excellente nouvelle, pour plusieurs raisons. En effet, il semblerait qu’Alice Rivaz figure parmi les oublié-e-s de la littérature du vingtième siècle alors même qu’elle est une véritable précurseure sur le plan des idées, et qu’elle manifeste dans son écriture des qualités remarquables. Il est donc grand temps de la lire.


Alice Rivaz, La paix des ruches. Zoé, 144 p., 16 €


Commençons par parler des idées, puisque c’est ce sur quoi on voudrait d’abord attirer notre attention, le bandeau signalant de manière très visible la préface de Mona Chollet, dont les travaux sur la condition féminine sont aujourd’hui populaires. Alice Rivaz est peu connue et cette couverture est susceptible d’attirer les adeptes de Mona Chollet qui, elle, a lu l’auteure suisse : elle écrit dans sa préface qu’elle trouve « merveilleux de rouvrir un livre dont on sait qu’on l’a lu et aimé vingt-cinq ans plus tôt ». Et d’ajouter aussitôt : « mais dont on a tout oublié ».

Les thèmes abordés par Alice Rivaz dans La paix des ruches rejoignent un grand nombre de préoccupations de Mona Chollet, et on ne peut que se ranger à l’avis de celle-ci lorsqu’elle souligne que dans ce roman toutes les notions pour lesquelles les féministes ont inventé des noms sont déjà là. La trame du roman est mince. Jeanne raconte dans son journal intime les « intermittences du cœur », celles de l’amour finissant pour son époux, Philippe, ses amours passagères pour d’autres hommes. Mais l’objet premier du roman est peut-être de décrire par le menu combien l’amour conjugal relève davantage d’une relation de domination que d’une relation amoureuse, d’analyser le processus inévitable qui transforme tout rapport amoureux en rapport domestique. La vie intérieure de Jeanne n’a aucune importance pour son époux, Philippe, vie intérieure qui est d’ailleurs impossible lorsque Philippe est là. Il faut attendre que l’époux s’absente (heureusement régulièrement, et ses absences sont toujours des moments de joie pour Jeanne) pour pouvoir écrire, réfléchir, se retrouver enfin avec soi-même. C’est dans ses moments de solitude heureuse que la jeune femme peut entretenir avec elle-même un dialogue sincère, exigeant et fécond. Tout dans le mariage exclut la possibilité de jouir d’une « chambre à soi », et Jeanne est empêchée d’écrire, littéralement, dès lors que Philippe est à la maison.

La paix des ruches, d'Alice Rivaz : la guerre des ménages

Alice Rivaz à sa table de travail. Photo parue dans le Bulletin de la Guilde du livre, en juin 1941 © D. R.

Alice Rivaz pointe avec beaucoup de justesse l’aveuglement masculin (mais est-ce bien d’aveuglement qu’il s’agit ?), lorsque l’époux est incapable de voir que l’épouse est tenue de travailler bien davantage que lui, toujours prompte à servir Monsieur, y compris pendant le dîner, qu’elle a préparé après sa journée de travail, qu’elle prend au rythme de l’époux par crainte de le froisser, et qu’elle interrompt mille fois pour se lever et apporter ce dont l’époux a besoin. « Puis vient le moment du fromage, des fruits, du café. Ce moment où le tas de vaisselle sale qu’elle devra laver s’accroît encore, le moment qu’il aime et où il commence à se trouver bien, parce qu’il a devant lui l’agréable perspective de se lever de table pour aller fumer et se reposer sans s’inquiéter de ce que va devenir ce tas de vaisselle, puis cette femme – la sienne – qui n’a pas eu un moment de détente en mangeant, qui n’a pas cessé de courir depuis son réveil, pour qui la fin de la journée ne marque pas celle du travail comme pour lui, pour qui la soirée à venir, une fois la vaisselle nettoyée, essuyée, remise en place, représente un certain nombre d’heures de raccommodage, de couture, de lavage indispensable. »

Et c’est cette servitude constante que l’époux fait mine de ne pas voir, que les hommes considèrent comme naturelle, qui nous frappe ici : « Quand donc apprendront-ils le sens de la justice qui pourtant enfle leurs voix dans les parlements, les cathédrales, qui les fait descendre dans la rue et élever des barricades ? » Elle pointe avec une ironie salvatrice ce décalage entre les idées souvent progressistes des hommes dans la société et leur comportement totalement rétrograde une fois qu’ils sont rentrés chez eux, la façon dont leur sens de la justice s’exerce seulement hors du foyer familial. On pense bien sûr à Virginia Woolf et à ses mots dans Une chambre à soi lorsqu’elle évoque la manière dont les hommes peuvent courir le monde grâce à leur épouse qui leur renverra, notamment par sa place de dominée, une image valorisante d’eux-mêmes : « Comment va-t-il continuer à délivrer son jugement, à civiliser des indigènes, à faire des lois, à écrire des livres, à s’habiller pour discourir à des banquets, s’il ne peut plus se voir, au petit déjeuner et au dîner, au moins deux fois plus grand qu’il n’est ? » (Traduction de Marie Darrieussecq, Denoël, 2016.)

Alice Rivaz peint dans La paix des ruches un tableau du mariage d’une précision cruelle, et l’on pense à des textes ultérieurs tout aussi frappants, notamment à La femme gelée d’Annie Ernaux. Deux ans avant la publication du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, Alice Rivaz décrit exactement les mécanismes de la domination masculine. Elle interroge les rouages de la relation amoureuse pour mettre au jour la manière dont les femmes sont prisonnières d’une image, celle que l’amour doit leur renvoyer, incapables de se construire sans le regard masculin, enjoignant ainsi à ces dernières de se libérer de cette prison : « Derrière l’autre, en fin de compte, n’est-ce pas nous que nous nous obstinons à chercher, à cerner ; un nous embelli, idéalisé ; faussé parce qu’orné, paré, corrigé, dans le but de plaire à l’autre, confirmer l’objet du culte, faire parler le miroir. » Alice Rivaz évoque la possibilité d’échapper à la pire des solitudes, celle que l’on ressent aux côtés d’un compagnon, de se libérer du poids d’un époux ; face à l’impossibilité même qu’ils ont de vouloir reconquérir ces femmes, « des amoureuses » qu’ils ont transformées en des « ménagères, des cuisinières », elle ne s’étonne pas que « des femmes aient des amants ».

Jeanne ne se contente pas d’analyser ses propres désillusions, et celles de ses compagnes, qu’elle aime avec beaucoup de tendresse, autre aspect du roman qui donne à ce texte toute sa beauté. Elle porte aussi sur le monde considéré comme étant celui des hommes un regard curieux et critique, tant sur les questions politiques, puisque le roman est écrit pendant la guerre d’Espagne – la narratrice s’inquiète des conséquences du conflit sur l’équilibre mondial –, que sur les questions religieuses. On trouvera en effet des réflexions fines sur les différences entre le catholicisme et le protestantisme, et la manière dont l’un ou l’autre peuvent permettre de ressentir un sentiment d’élévation et d’échapper en partie à cette condition de dominée.

La paix des ruches, d'Alice Rivaz : la guerre des ménages

Jeanne est loin d’être une simple épouse se contentant de son travail de dactylo puis de ses tâches domestiques, ses réflexions témoignent d’une profondeur sans pareille, et ne se bornent pas à dresser un constat. Il s’agit bien de réfléchir à un nouveau modèle. En recourant à la société des abeilles, idéalisée depuis l’Antiquité, portée aux nues par Virgile, l’autrice réfléchit à un nouveau modèle social, qui nécessiterait l’élimination des « mâles trublions ». Et la réflexion de se poursuivre sur les liens entre héroïsme, virilité et domination domestique, dans cette observation à la fois radicale et d’une très grande finesse : « Ah ! si j’étais homme, je me méfierais… Encore quelques guerres comme cette guerre d’Espagne, encore plusieurs fois des pays en ruine, jonchés de cadavres, et même de cadavres d’enfants, et peut-être les yeux des femmes s’ouvriront-ils. Et leur rage montera, dévastatrice, sans merci. Efficace. Car nous sommes les plus nombreuses. Oui, les hommes devraient se méfier. Ils devraient songer plus souvent aux abeilles, à la paix des ruches. Au prix payé pour la paix des ruches… » On ne peut qu’admirer la lucidité d’Alice Rivaz, sa modernité et son esprit radical dans un récit porté par une langue classique et soignée.

Le roman est en effet porté par une langue remarquable. Limpide et précise, elle n’oublie aucune nuance de ce que ressent Jeanne, et vise à une forme de transparence. On note à titre d’exemple, mais il y en aurait beaucoup d’autres, ce que la jeune femme éprouve face au « sarcasme destructeur » de son mari : « Et si j’ai peine alors à respirer, à me mouvoir, c’est que je nage dans une eau épaisse et noire qu’il a répandue par son attitude. »  Dans son journal, Jeanne veut aussi donner la voix aux fantômes féminins dont personne ne parle : « Cependant c’est quand nous sommes victimes que nous élevons la voix, comme je le fais en ce moment, dans le secret de ce cahier, non pas seulement en mon nom, mais en celui de toutes les ménagères du monde, et pas seulement des ménagères vivantes, mais de celles qui ne sont plus que poussière et os, qui ayant eu commerce toute leur vie avec la saleté, la boue et le limon originel, sont couchées maintenant sous des pierres froides. » Elle annonce peut-être ici le drame à venir.

En effet, La paix des ruches est un roman court et dense, construit en trois parties, comme trois actes d’une tragédie. Car Alice Rivaz a aussi le sens de la dramatisation, mais une dramatisation tout en finesse, qui se construit page après page avec la plus grande subtilité. La chute du roman ne laisse pas de surprendre. On peut par ailleurs évoquer le remarquable recueil de nouvelles Sans alcool, également publié par Zoé, et signaler qu’Alice Rivaz est également une excellente nouvelliste, ce qui probablement se sent dans la manière dont ce roman est construit. Dans La paix des ruches, rien n’est à retrancher, tout est essentiel, et la force de l’écriture vient de cette économie sur le plan stylistique mais aussi narratif, qui donne au texte de l’autrice une très grande puissance et en fait une lecture indispensable.

Tous les articles du numéro 164 d’En attendant Nadeau

;