Gilles Lapouge, géographe

Qui est Gilles Lapouge ? Journaliste de radio et de télévision, romancier reconnu (La Bataille de Wagram), voyageur sans Guide bleu, Brésilien d’honneur, il brouille volontiers les cartes. Son autobiographie, En toute liberté, prend la forme élégamment désordonnée d’un abécédaire intime qui va d’« Amado, Jorge » à « western ». Le procédé n’est pas très original, mais il correspond bien à la nature de qui a cru pouvoir intituler un de ses livres Besoin de mirages.


Gilles Lapouge, En toute liberté (avec la collaboration d’Éric Poindron). Le Passeur Éditeur, 240 p., 19 €


© Jean-Luc Bertini

© Jean-Luc Bertini

En fait la dénomination qu’il préfère pourrait bien être celle de « géographe ». « Écrire la terre », quelle noble activité ! Mais la géographie sauvage que pratique Gilles Lapouge ne se confond pas avec l’arpentage et la triangulation : « car, malgré ses prétentions à la science et à la rigueur, [la géographie] se rend bien compte au fond d’elle-même qu’elle n’est qu’une légende, une fable, presque une mythologie, une espèce de contre de fées ».

Cela dit, on ne s’étonnera pas de la prédilection de Gilles Lapouge pour le réel, mais un réel étrange, improbable, bizarre, baroque, pour les frontières perdues dans la forêt, le « bruit de la neige », les erreurs de la cartographie, les « bibliothèques pleines de fantômes », les herbiers des botanistes anglais et les horloges, ces utopies. Il dit être un autodidacte – qui ne l’est pas ? dans une certaine mesure – et prétend voyager « à l’aveuglette », sans rien voir, si ce n’est le récit à venir. Comme Homère… Il n’empêche qu’il est diablement savant, et sait nous entraîner vers les lieux privilégiés de son existence (les Alpes de Digne, l’Algérie d’Oran, ou Aix-en-Provence), mais aussi au plus profond de la nuit amazonienne, et dans l’hiver de Reykjavik. Et quelle sensibilité quand il parle des abeilles – est-il enjeu plus important que le sort des abeilles ? –, des oiseaux migrateurs, ces « champions » discrets, et des ânes tués en si nombre pendant la guerre de 14… Le monde est clos, la géographie en a dressé la fine cartographie, mais il reste énigmatique.

Gilles Lapouge a connu la solitude, celle du sanatorium des années 70, où il a dû lutter contre la tuberculose et l’ennui, et peut-être est-ce pour cela qu’il met si haut l’amitié, avec Nicolas Bouvier, avec Jacques Lacarrière, le voyageur inspiré de L’Été grec, avec Claude Mettra, qui lui ouvre France Culture, avec Bernard Pivot, l’ami fidèle d’Ouvrez les guillemets. Mais Gilles Lapouge, qui a longtemps rédigé chaque jour un article pour un journal brésilien, sait que le monde n’est pas aussi beau que le laissent penser les cartes et les estampes des enfants. Aujourd’hui, nous sommes à l’ère de la « géopolitique ». Et il est significatif que, comme un message et un aveu, l’auteur insère, dans son abécédaire serein un petit essai sur la guerre et les romans de guerre. La guerre est, selon lui, « le premier personnage de tous [ses] récits et le ressort de leur mécanique. » Ce n’est pas par hasard, car la guerre, dans le roman, révèle à gros traits ce qui fait l’intime des relations humaines. De plus « romans et guerres – écrit Gilles Lapouge – se ressemblent de plus en plus. Les guerres deviennent vastes, effrayantes, chaotiques, sans limites ni frontières, sans logique ni certitude, globalisantes. Elles ne concernent plus quelques aristocrates et une poignée de mercenaires. Elles jettent dans la fournaise tous les hommes en passe de porter les armes, puis tous les habitants des pays en guerre. […] Le roman moderne accompagne ces changements. » Rude tâche.

Jean Lacoste

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