Fraternité

Le livre que je ne voulais pas écrire est-il un livre que nous ne voulions pas lire ? Ou que nous n’aurions pas voulu lire ? Défini comme un « objet littéraire » par son auteur, le romancier Erwan Larher, son texte se présente comme le récit d’une expérience à la fois individuelle et collective, celle d’un homme, Erwan Lahrer, présent au Bataclan le 13 novembre 2015, écrivain qui se place devant la question du partage de l’expérience par la littérature, et de la faire nôtre, expérience collective du surgissement de la violence terroriste dans notre quotidien.


Erwan Larher, Le livre que je ne voulais pas écrire. Quidam, 259 p., 20 €


Ce qui frappe sans doute le lecteur de 2017, c’est la familiarité qui s’établit dès les premières pages du livre avec le narrateur, qui est également Erwan Larher. Il n’est hélas pas très difficile de replonger le lecteur dans l’atmosphère glaçante de ce mois de novembre 2015. Interrogations incessantes par SMS, sur les réseaux sociaux, « tu es où ? », « Réponds-nous », angoisses dans les jours qui ont suivi, voire les semaines ou les mois, dans les transports, à la moindre mine ou attitude suspecte, non sans la culpabilité qui accompagne l’esprit aux aguets. Le fameux « pas d’amalgame », et le temps qui passe, l’oubli progressif. C’est bien de cette expérience collective qu’il s’agit dans Le livre que je ne voulais pas écrire, celle du surgissement de la terreur, amorcé avec Charlie, celle d’un regard qui change au quotidien, tout le monde a été touché, d’une façon ou d’une autre, par ce que l’on appelle parfois tout simplement « le Bataclan ». Charlie, le Bataclan, les terrasses, Nice, autant de noms qui sont désormais pleins de sang et de peur. De près, comme Erwan Larher, blessé par balle, et survivant, même s’il refuse le terme, ou de plus loin, ami d’ami, voisin, connaissance lointaine.

« Le Bataclan » est devenu l’un des emblèmes malheureux du terrorisme islamiste. C’est Virginie Despentes dans le troisième tome de Vernon Subutex qui évoque la première, à notre connaissance, dans la littérature française, le 13 novembre 2015. Le traitement pour Erwan Larher est bien différent. Il ne tend pas à inscrire, dans un roman, des événements qui ont marqué la société française. Le livre que je ne voulais pas écrire n’est pas une représentation de la France contemporaine. Ici le regard est différent parce qu’il est celui du témoin. Il est avant tout intime et ne vise pas à analyser, du moins pas dans un premier temps, les conséquences des événements, il ne prétend pas expliquer ce que cela signifie de vivre en France après cela. Le romancier était au Bataclan, seul, par une suite de hasards, « au mauvais endroit au mauvais moment », comme il aime à le répéter. Pour écouter Eagles of Death Metal. Avec ses santiags. Et il se prend une balle dans les fesses.

Erwan Larher, Le livre que je ne voulais pas écrire

Immobilisé au milieu de ses compagnons d’infortune, morts ou vivants, l’un d’entre eux accroché à un de ses mollets, au milieu des chuchotements et des rafales, il est « face à sa fin. Pour la première fois. » Ce moi se dissout, pendant ce temps interminable où Erwan Larher ne sait pas ce qu’il va advenir de lui. Le « je » disparaît, son histoire même disparaît, il n’est plus rien, annihilé par ces hommes qui tirent, et cette dissolution se matérialise dans « l’objet littéraire » auquel il décide finalement de s’atteler, devant l’insistance de ses amis notamment. Mais sans doute aussi, et le lecteur le comprend au fil de sa lecture, avec une conviction profonde, une foi en l’écriture. La référence à Auschwitz se glisse dans le propos, référence peut-être inévitable lorsque la question du témoignage se pose, et Erwan Larher d’écrire « Alors pas de quoi en faire un roman de ta présence au Bataclan, certes, mais écrire pour qu’une geste subsiste. Une petite geste – et encore l’appellation est-elle usurpée pour définir ton pseudo objet littéraire si autocentré –, pas parce que “le public a le droit de savoir” mais parce que l’Histoire ne doit pas oublier. […] La littérature n’arrête pas les balles. Par contre, elle peut empêcher un doigt de se poser sur une gâchette. Peut-être. Il faut tenter le pari. »

Ce romancier qui vient de finir un roman intitulé Marguerite n’aime pas ses fesses (publié chez Quidam en 2016) est blessé au « fondement » au Bataclan. L’existence se fait presque cocasse lorsque, dans son lit d’hôpital à Créteil, Erwan Larher trouve dans les relectures et corrections de son manuscrit le moyen d’oublier, un peu, ses propres fesses meurtries, et plus largement ce corps qu’il ne reconnaît plus, dévirilisé, et qu’il lui faut réapprendre à aimer. Le regard d’Erwan sur ce qu’il vit nous le rend frère, et c’est donc d’Erwan dont nous avons envie de parler, plutôt que de l’auteur, du narrateur, ou même de Larher. Il est d’une tendresse exceptionnelle lorsqu’il évoque ses amis, ses amoureuses, ses parents, le personnel soignant de l’hôpital Mondor dont il loue la gentillesse, défendant au passage ce service public incroyable qu’on est en train de détruire à petit feu, rappelant combien l’ignorance et le racisme minent la société française. Le propos se fait politique, ouvertement, et l’on suppose combien cela est un peu à chaud et sans vraie surprise. C’est peut-être là aussi qu’Erwan est un frère, lorsqu’on l’entend parler comme on peut entendre parler ses amis, ses proches. Parions que beaucoup se reconnaîtront dans le besoin exprimé de trouver des explications à ça.

Dans Le livre que je ne voulais pas écrire, c’est le plus intime, (Erwan rebandera-t-il ?) et le collectif qui s’articule. Et cette lecture est une expérience à laquelle on n’a dans un premier temps pas forcément envie d’entrer (sans doute un peu comme l’auteur n’avait pas vraiment envie de l’écrire) et dont on ressort pourtant profondément ému. Ce n’est pas seulement Erwan que nous entendons, ce sont aussi ses amis, textes d’amis principalement qui évoquent la manière dont ils ont vécu la nuit du 13, sachant Erwan dans la salle de concert, ce moment de suspens où tous ignorent s’ils le reverront. Les paroles, les émotions, mais aussi les temporalités s’entremêlent, dans cet « objet littéraire » pas si « autocentré » que cela. Et si parfois des larmes tendres nous viennent, c’est parce que c’est un frère qui nous parle, frère de 2015.

Gabrielle Napoli

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