La publication d’un roman encore inédit en français du grand écrivain égyptien Naguib Mahfouz (1911-2006) est toujours un événement. Les cailles en automne, récit finement ciselé de la lente déchéance d’un anti-héros, pas franchement sympathique, est un petit bijou. Publié en arabe en 1962, il fait partie du cycle dit « philosophique » de Mahfouz, quand, déçu par les dérives autoritaires du régime de Nasser, sa vision du monde se teinte d’un pessimisme à la hauteur de ses illusions perdues.
À l’automne, quand elles migrent vers le Sud et atteignent les côtes égyptiennes, les cailles des blés sont souvent capturées dans des filets par des piégeurs. Issa est semblable à elles, « fondant vers un destin inéluctable après un éprouvant périple empli d’un illusoire héroïsme ». Le roman débute au moment du renversement du roi Farouk, là où s’achève la Trilogie du Caire, qui fit la célébrité mondiale de Mahfouz,. Haut fonctionnaire, membre du parti Wafd qui, en 1950, a gagné les élections, alors que se multiplient les manifestations anti-britanniques, Issa est dans l’attente d’un poste ministériel et d’un brillant mariage. Ses espoirs vont être réduits en cendres. Quand il sort du train, le samedi 26 janvier 1952, il ne trouve ni chauffeur ni secrétaire pour l’attendre. Des émeutes ont éclaté au Caire, et la ville est en proie aux incendies et aux pillages. Les visages flamboient de colère et les imprécations pleuvent contre les Anglais.
Issa refuse de comprendre le sens de cette colère populaire qui va aboutir quelques mois plus tard au coup d’État des officiers libres, à l’abolition de la monarchie, et, en 1954, à la prise de pouvoir par Gamal Abdel Nasser. Le cataclysme va s’abattre sur lui aussi. Il perd d’abord son poste dans un cabinet ministériel, puis il est mis à la retraite et convoqué devant le Comité d’épuration. Accusé de corruption (il aurait favorisé la nomination de maires en fonction de leur appartenance au Wafd ou contre des cadeaux), il se défend à peine. Sa conduite, à ses yeux, a été tout à fait normale.

Il pense avant tout à son prochain mariage avec Salwa, d’une « beauté balkanique aussi délectable que de la crème chantilly » et qui, par bonheur, « n’est pas adepte de la philosophie contemporaine ». Pour ne rien gâcher, le père de Salwa, conseiller d’État, riche et influent, devrait lui servir de protecteur et l’épauler dans sa carrière. Mais il n’est pas question de s’allier à un homme publiquement accusé de corruption et qui s’entête à ne pas faire allégeance aux nouveaux puissants. Les fiançailles sont brutalement rompues. Ali bey Souleyman, le père de la belle Salwa, comme tous ceux qui entourent Issa, s’adapte à la nouvelle situation politique et retourne sa veste.
Ibrahim Khayrat, avocat et membre de la précédente Chambre des députés, s’enthousiasme pour la révolution « en écrivant dans plusieurs journaux, comme s’il faisait lui-même partie de ces officiers-là » et critique les partis et l’époque passée « comme s’il n’en avait pas été l’un des acteurs ». Il est au nombre des vieux amis d’Issa qui, au Caire, se réunissent au café La Bodega ou au salon de thé Groppi. Tous cherchent un emploi, sauf Issa. Tout lui est devenu insupportable.
Il semble ne prendre plaisir qu’à détruire les liens qui le rattachaient à sa vie d’avant. « Que la malédiction de Dieu frappe l’histoire », se dit-il. Il quitte Le Caire et sa maison du quartier huppé de Dokki où il vivait avec une mère aimante et dévouée dont il ne remarque même pas qu’elle est de plus en plus maigre et flétrie. Il choisit d’aller s’installer à Alexandrie dans un petit appartement en haut d’un immeuble d’où il peut contempler la mer. C’est l’automne. La ville se vide des visiteurs qui, l’été, emplissent hôtels, casinos et dancings. Grâce aux pots-de-vin reçus des maires, Il peut vivre de ses rentes et s’abandonner à la dépression, à l’alcool et au jeu.
Un soir, sur la Corniche, qui longe la mer, il croise une très jeune prostituée. Le dégoût se mélange chez lui à la palpitation d’un désir fou. « Il était désormais avéré que monsieur le directeur du cabinet ministériel, aspirant à un poste de ministre, était mort, et qu’il ne restait en cet instant qu’un ivrogne noyé dans la solitude et les ténèbres, dont les instincts rampaient dans le noir comme les insectes nocturnes. » Cette jeune femme représente peut-être sa dernière chance de bonheur. Il le découvrira trop tard, trop occupé qu’il est à lui faire subir le mépris que sa perte de pouvoir politique ne lui permet plus d’infliger à d’autres.
Les années passent. Nasser a consolidé sa popularité en nationalisant le canal de Suez, en dépit de l’offensive militaire menée par le Royaume-Uni, la France et Israël. Issa est devenu un homme oisif et obèse, qui perd au jeu l’argent d’une femme, guère séduisante et de surcroit stérile, épousée par intérêt. Une nuit, grisé par les effluves de l’alcool, il voit surgir un jeune homme, peut-être un fantôme sorti du passé, de ce passé où Issa inspirait de la crainte dans tous les rangs de la police et où le « ministère tremblait lorsqu’il sortait le matin de sa Chevrolet officielle ». Ce jeune homme aux traits harmonieux, plutôt ange que statue du commandeur, avait été interrogé jusqu’à l’aube, on imagine de quelle façon, dans les services d’Issa qui avait assisté à l’interrogatoire. Issa va s’enfoncer à sa suite dans la brume. Avec ce portrait d’un homme dépendant de sa jouissance du pouvoir au point de l’exercer sans limite ni scrupule et de s’autodétruire méthodiquement quand il lui échappe, Naguib Mahfouz élabore, par petites touches, une réflexion sur la nature même du pouvoir. Son écriture, qui n’a pas pris une ride, est superbe. Ce faux inédit est une belle découverte.
