Alexandrie au Caire

Tout lecteur de Borges sait que la bibliothèque est le lieu idéal pour explorer des thèmes aussi complexes que l’immensité du savoir universel, la circulation des mythes, le labyrinthe de la création littéraire ou encore la frontière nécessairement poreuse entre les domaines du réel et de l’imaginaire. Dans La bibliothèque enchantée, traduction du premier roman de l’écrivain égyptien Mohammad Rabie paru en 2010, l’héritage borgésien est revisité dans un texte iconoclaste et ingénieux où se mêlent créativité narrative, réflexions sur la traduction, portraits socioculturels et critique politique de l’Égypte et du monde arabe.


Mohammad Rabie, La bibliothèque enchantée. Trad. de l’arabe par Stéphanie Dujols. Actes Sud, 174 p., 19 €


Contrairement à la bibliothèque de Babel qui, selon Borges, « se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie », celle de Rabie est menacée par une destruction imminente, justifiée par la construction d’une nouvelle ligne de métro. Sise dans le quartier cairote d’Abbasseya, elle n’a rien de majestueux et se distingue plutôt par une confusion et un chaos troublants. Chaher, jeune employé du ministère des Biens de mainmorte (« Waqfs » en arabe) dont dépend la bibliothèque, est chargé par son supérieur hiérarchique de préparer un rapport détaillé sur le bâtiment avant sa destruction. À son arrivée, il découvre une bibliothèque qui ressemble à un immeuble d’habitation avec une suite de pièces quasiment identiques et des livres offrant « un assemblage incohérent de sujets hétéroclites ». Seule attraction de la bibliothèque : un « puits de lumière » au centre de l’édifice qui rappelle un autre motif borgésien et marque la frontière entre la bibliothèque et le monde extérieur : « tous ceux qui pénètrent dans ce puits de lumière tournent les yeux vers le ciel, comme s’ils cherchaient à fuir ce lieu clos, cette prison allégorique ».

Au fil de ses visites régulières à la bibliothèque, Chaher fait la connaissance de personnages aussi intrigants que loufoques : l’employé et paysan Abou al-Maâti Abou al-Kheir dont le bureau « semble ne pas avoir bougé de sa place depuis des siècles » ; le directeur Ahmed Abdel-Rahim, fondateur d’une douteuse galerie d’art et vraisemblablement plus préoccupé par ses affaires que par le destin de la bibliothèque ; Ali Ahmed, universitaire crédule et traducteur de renom qui « traduit sans règle ni principe, se contentant de transposer le sens des mots d’une langue à l’autre » ; Jean dit « le copiste » qui passe ses journées à photographier des livres entiers ; et surtout Sayyid al-Ahl, vieil intellectuel cynique et manipulateur, diplômé en cryptologie et maîtrisant aussi bien les dédales de la bibliothèque que son histoire. Alternant les voix narratives de Chaher et de Sayyid, le récit révèle que la bibliothèque a été créée suite à une histoire d’amour entre un notable et une jeune femme, tous deux passionnés de poésie. Nommée « Bibliothèque de Mme Kawkab Ambar » d’après le nom de la jeune femme, la bâtisse a vu le jour par la volonté de cette dernière « de voir les mœurs des gens s’ennoblir grâce au savoir et aux belles lettres et leur vie s’enrichir par le dialogue et la critique constructive ». Paradoxe de l’histoire : la bibliothèque semble être devenue le miroir d’une société entravée dans ses structures bureaucratiques, ses calculs mesquins, son culte de l’apparence et ses jeux de mensonge, de pouvoir et de manipulation.

Mohammad Rabie, La bibliothèque enchantée

Mohammad Rabie © D. R.

À bien des égards, le désordre de la bibliothèque, dépourvue aussi bien d’un index des livres que d’un registre des usagers, est un prolongement de la confusion générale qui entoure la tâche de Chaher. Son ordre de mission, par exemple, est « une vague lettre qui ne dit rien de la nature de celle-ci ». Dans le rapport qu’il doit rédiger, « l’important, c’est la facture du texte et la correction de la langue ; le contenu, personne n’ira le vérifier ». Ses collègues du bureau, lecteurs fiers et assidus de la presse gouvernementale, sont tous « sous l’emprise de l’opium du fonctionnariat ». Par-delà la mission de Chaher, vaine tentative de sauver un lieu de savoir de la médiocrité ambiante, l’auteur donne à lire une critique de l’Égypte contemporaine à partir de plusieurs perspectives : l’emprise du pouvoir sur les médias, à l’image de ce journal qui « continuera toujours à paraître, même si son gigantesque bâtiment s’effondre, que tous ses journalistes périssent et que ses imprimeries cessent de tourner » ; la face sombre d’une institution telle qu’al-Azhar dont les théologiens, en voulant rapprocher les doctrines, « finissent par attiser la zizanie entre les gens » ; l’hypocrisie de ces « riches rentiers menant […] une vie de bohème » et cachant leur fortune « par crainte de convoitise des pauvres gens » ou encore l’aveuglement de ces universitaires « qui en guise de cours vous servent des discours pompeux et s’imaginent que la radio nationale enregistre ces magistrales conférences pour les diffuser en différé ».

Et si la bibliothèque constituait, malgré tout, un motif d’espoir et de consolation ? Au cours de son enquête, Chaher y découvre plusieurs ouvrages : des traductions de romans égyptiens, des traités de philosophie islamique ou encore d’antiques recueils de poésie. L’ouvrage le plus troublant de la bibliothèque est la traduction en arabe du Codex Seraphinianus, encyclopédie visuelle écrite dans une langue fictive par l’artiste et architecte italien Luigi Serafini dans les années 1970. Qui a bien pu traduire un ouvrage à la langue aussi « hermétique » et aux dessins « d’un autre monde, peut-être même d’une autre planète » ? Pourquoi Serafini aurait-il déposé son ouvrage à la bibliothèque ? En quoi ce livre codé et à l’inspiration borgésienne peut-il aider à sauver la bibliothèque ? Autant de questions que l’auteur mêle au thème de la circulation et des limites de la traduction. Ce faisant, il déconstruit les préjugés idéologiques et culturels qui hantent la production et la réception des livres dans le monde arabe, à l’image de cette réflexion pour le moins sarcastique de Chaher : « Nous autres, les Arabes, nous n’avons que faire de ces envolées imaginaires, contrairement aux Occidentaux, que le monde fantastique de Luigi Serafini fait vibrer. Les Arabes lisent de la poésie et Les Mille et Une Nuits, quel intérêt pourraient-ils trouver à une encyclopédie portant sur un univers chimérique ? ».

À coups de références habilement disséminées tout au long du récit, le roman rend hommage à la littérature égyptienne et arabe, des célèbres traductions d’al-Manfaluti aux classiques incontournables de Najib Mahfouz, en passant par la poésie d’Ahmed Chawqi ou le roman philosophique d’Ibn Toufail, Hayy ibn Yaqzhân, datant du XIIe siècle. L’évocation de Hayy, symbole d’un parcours d’apprentissage empirique et rationnel, sert rétrospectivement à dénoncer la poussée de l’obscurantisme dans les sociétés contemporaines (« Si Ibn Toufail avait écrit cela aujourd’hui, on l’aurait taxé de blasphème »). Par ailleurs, quand le narrateur tombe sur une réédition du même ouvrage datant de 1967, année de la défaite humiliante des Arabes, il s’interroge, non sans ironie : « la population avait-elle besoin de lire ce récit pour comprendre qu’elle avait été bernée ? ». Là encore, l’univers de la bibliothèque se fait la caisse de résonance des désillusions et des frustrations qui jalonnent l’histoire du monde arabe en général, et celle de l’Égypte en particulier.

Mohammad Rabie, La bibliothèque enchantée

Le Caire (1998) © Jean-Luc Bertini

Le lecteur en vient à se demander si cette bibliothèque chaotique ne serait pas une allégorie des maux souterrains qui continuent de hanter le discours social et culturel arabe. Réduite à « une halte, un lieu de délassement », elle est visiblement destinée aux chercheurs « qui n’ont pas de plan de travail ni de sujet de recherche ». Au fil des pages, se dessine en creux une critique des mauvais traitements infligés à la langue arabe, à l’image des transpositions approximatives des titres des films américains projetés dans les cinémas égyptiens ou de cette autre interrogation concernant le mot arabe « chafra » qui désigne la science de la cryptologie : « Pourquoi donc donner à cette science un nom étranger, quand celui-ci est d’origine arabe et que cette science porte déjà un nom arabe ? ». L’auteur dénonce aussi l’autocensure qui frappe les ouvrages traduits vers l’arabe et qui en élimine des pages entières « sous prétexte qu’elles [sont] incompatibles avec la culture d’un lecteur arabe ». Ailleurs, il s’attaque à ces romans égyptiens contemporains réduits à une suite de longs monologues et de dialogues inconsistants, sans intrigue ni tension narrative, en somme le modèle antinomique de La bibliothèque enchantée. Par-delà cette mise en abyme qui reproduit dans le texte des fragments du futur rapport, Chaher lutte pour trouver des réponses convaincantes. C’est que la bibliothèque –  comme le roman lui-même – est aussi le signe d’un état d’impuissance générale. Ni les manœuvres secrètes et élaborées de Sayyid, archétype de l’intellectuel relégué par l’histoire et opposant son cynisme à la nostalgie d’un passé révolu, ni les livres photographiés par Jean « le copiste », ce Pierre Ménard déchu dans un monde livré à la folie numérique, ne semblent à aucun moment capables de sauver la bibliothèque, encore moins de préserver son secret.

Derrière l’allégorie savamment orchestrée, La bibliothèque enchantée dresse une galerie de portraits d’un monde arabe créatif mais fracturé, ingénieux mais contradictoire, rêveur mais enfermé entre le poids de son héritage culturel et les blessures de ses corps historique et politique. Quand Sayyid relit Joyce et rêve d’une réincarnation dans son univers littéraire, c’est le désir d’un ailleurs qui semble prendre le pas sur la réalité. Quand Chaher revisite son ancien lieu de résidence, racheté et partiellement démoli par l’État, c’est le spectre persistant du passé qui revient hanter la subjectivité arabe : « Je vais faire un tour sur les ruines, comme les poètes arabes de jadis ». En partageant l’espace de la bibliothèque avec son lot d’incohérences et de querelles, les personnages de Rabie en arrivent malgré eux à oublier l’existence même de ce lieu qui n’a jamais été vraiment le leur. Sont-ils les gardiens allégoriques d’un héritage symbolique ou des ombres éphémères saisies par la plume du romancier ? Et si la bibliothèque ressemblait réellement à « ces petites pensions dont les habitants ne prêtent pas attention aux gens qui passent » ? Indépendamment du secret qu’on se gardera de révéler, que restera-t-il véritablement de la bibliothèque de Kawkab Ambar ?

Il y a dans le roman de Rabie une tentative originale de repenser la place du livre dans les sociétés arabes et de souligner la nécessité d’une libre circulation du savoir, loin des carcans idéologiques et des manipulations politiques, culturelles ou identitaires. S’approprier les espaces des bibliothèques, relire les œuvres du passé à la lumière des enjeux actuels, encourager les traductions libres et inspirées, combattre le superficiel et les mesquineries, réinscrire l’originalité et l’esprit critique au cœur de la création sont autant de leçons suggérées au fil du récit. Avec ce roman résolument borgésien, construit à base d’oscillations narratives, de réflexions critiques et de saillies caustiques, Rabie nous rappelle que le monde arabe est une bibliothèque vivante mais condamnée, qui n’a d’autre choix que de s’arracher à son chaos et de lutter contre ses démons. En arabe, « Kawkab » veut dire « planète ». Dans le roman, il s’agit peut-être de cette utopie arabe en quête d’une encyclopédie qui serait, comme celle de Tlön chez Borges, « un vaste fragment méthodique de l’histoire totale d’une planète inconnue, avec ses architectures et ses querelles, avec la frayeur de ses mythologies et la rumeur de ses langues […]. Tout cela articulé, cohérent, sans aucune visible intention doctrinale ou parodique ».

Khalid Lyamlahy

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