Les Mille et Une Révolutions

Toutes ces foutaises, de l’écrivain égyptien Ezzedine Fishere, s’ouvre sur un dicton qui serait populaire dans l’armée égyptienne : « en ces jours merdeux, rien ne vaut le sommeil ». Cette citation annonce bien la tonalité sardonique, voire désespérée, de ce roman paru en arabe en 2017. Sa sortie en français coïncide avec les dix ans de la révolution égyptienne.


Ezzedine Fishere, Toutes ces foutaises. Trad. de l’arabe (Égypte) par Hussein Emara et Victor Salama. Joëlle Losfeld, 288 p., 22 €


Le livre d’Ezzedine Fishere commence justement dans un lit, au petit matin. Nous sommes au Caire. Amal est une trentenaire américaine d’origine égyptienne qui a découvert l’importance de ses origines au lendemain des attaques du 11 septembre 2001. Depuis, elle s’est engagée dans le travail humanitaire et est partie travailler dans le pays de sa famille qu’elle connaissait peu elle-même. Aujourd’hui, elle sort de prison où elle a été enfermée durant un an par le régime militaire. Lui s’appelle Omar, c’est un jeune chauffeur de taxi qui a grandi au Soudan, où il avait été abandonné par un père parti faire le jihad en Afghanistan.

Amal et Omar se connaissent à peine. Ils ont passé la nuit ensemble et elle s’apprête à rentrer, enfin, aux États-Unis. N’arrivant pas à dormir, ils décident de parler et, au fil de leur conversation, racontent la vie d’amis, de connaissances, de personnes croisées durant les dernières années, dans le tumulte de la révolution égyptienne de 2011. Nous découvrons l’histoire du père d’Omar, Fakhreddine, un ancien terroriste sommé d’aider un colonel à retrouver un sheikh qui mène depuis le désert une lutte armée contre le régime égyptien. Nous croisons aussi trois jeunes fans du club de football Al Ahly, qui, marchant sur la place Tahrir en février 2011, vont se retrouver au milieu de la violence régnant dans les rues du Caire. Plus loin, le narrateur nous fait découvrir la vie de Bahaa et Shérif, deux jeunes activistes découvrant leur homosexualité, obligés de fuir à New York lorsque le dévoilement de leur relation conduit leurs familles à les chasser et la justice à les poursuivre.

Toutes ces foutaises, d'Ezzedine Fishere : Les Mille et Une Révolutions

Le Caire © Jean-Luc Bertini

Essayiste, ancien diplomate, Ezzedine Fishere a enveloppé sa trame romanesque d’une toile de fond politique. Le récit ne tombe pas dans le pamphlet anti-régime mais cet arrière-plan confère une gravité évidente à Toutes ces foutaises. La concomitance de la parution en français de l’ouvrage et des dix ans de la révolution égyptienne conduit naturellement à une réflexion sur ce que fut cette révolution et surtout sur ce à quoi elle n’a pas abouti. Le recul qu’offre cette décennie écoulée ajoute ainsi au sentiment désabusé qui imprègne le texte : dès 2017, Ezzedine Fishere a écrit un roman qui dresse un bilan résolument négatif de l’Égypte d’aujourd’hui et qui ausculte plus particulièrement les désillusions engendrées par la révolution avortée de 2011.

À travers la conversation entre Amal et Omar, se dessine le portrait d’un pays tout entier, avec sa jeunesse égarée mais aussi ses colonels, ses officiers de sécurité frustrés, autant de représentants usés du régime militaire. Avec ses récits enchâssés, la structure du roman est une référence explicite aux Mille et Une Nuits, mais au récit merveilleux du grand classique se substitue celui du désespoir d’une génération. Au fond, chacune des histoires imaginées par Fishere pourrait sembler anecdotique mais, prises ensemble, elles offrent un kaléidoscope désenchanté de la société égyptienne.

Le point commun de tous ces protagonistes pourrait justement être le poids sur eux de cette société et de ses traditions. Fishere excelle à décrire les jeunes Égyptiens tentant de former leurs projets personnels, pour toujours finir écrasés par les contraintes, familiales, sociales ou politiques. Le narrateur se lamente au milieu du livre : « tout ce qu’il voulait c’était vivre décemment dans son pays. Vivre comme le font les autres peuples en Europe et en Amérique. Il aurait voulu vivre dans un pays […] qui offrirait à ses citoyens l’occasion de s’épanouir […] un pays où tout se déroulerait logiquement, pas un pays qui défie la logique à chaque instant ».

Face à ces personnages, Fishere dresse un système autoritaire, à la violence inflexible. Cette violence prend parfois des formes extrêmes, par exemple lors d’affrontements sur la place Tahrir entre les manifestants et les hommes du régime. Mais elle est aussi insidieuse dans le comportement retenu des personnages, redoutant toujours d’être surveillés. L’étude des mœurs égyptiennes touche ici aux nombreux tabous d’une société encore très conservatrice. Lorsque l’auteur dépeint des scènes de sexe, il écrit que les personnages « s’adonnent à l’acte que la justice interdit de mentionner », ce qui renforce la sensation d’un appareil de sécurité omniprésent et omniscient, capable de contraindre jusqu’au narrateur du récit.

Personne ne sort indemne de ces histoires. Par exemple, en abordant la question homosexuelle en Égypte, l’histoire de Bahaa et Shérif montre que ce n’est pas seulement l’État mais l’ensemble de la société (y compris les amis et les proches) qui rejette les comportements vus comme déviants. Les deux garçons ne doivent leur survie qu’à leur décision de prendre la fuite. Et, à la lecture du roman de Fishere, on pense à la violence imposée à Sarah Hegazi, jeune militante LGBT arrêtée et torturée en Égypte avant son exil au Canada en 2018 et son suicide l’été dernier. Le récit s’inspire de nombreux faits réels. L’histoire d’Amal, Américaine emprisonnée pour avoir établi des liens entre son ONG et des groupes d’opposition, rappelle aussi le procès, qui s’est tenu au Caire, de quarante-trois employés américains et allemands d’ONG condamnés à des peines de prison en 2013.

L’ensemble d’histoires que constitue Toutes ces foutaises offre une vision aigre de l’Égypte contemporaine, qui n’a pour seul espoir que l’énergie de sa nouvelle génération. Sous la chape de plomb subie par la population, les jeunes personnages de Fishere ne veulent pas se laisser abattre et restent avides de renouveau. Pour l’écrivain, c’est l’acte littéraire lui-même qui leur permettra de trouver une échappatoire : c’est en contant ces tristes histoires qu’Amal et Omar peuvent trouver la paix intérieure et inventer une fin à leur propre récit.

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