À partir des années 1970, des chercheuses féministes se sont attachées à rendre visible et à identifier cette forme de travail spécifique qu’est le travail reproductif. C’est ce sujet complexe et vital qu’abordent l’historienne Fanny Gallot et le sociologue et économiste Hugo Harari-Kermadec dans Le cœur du capital. Ces travailleuses de l’ombre qui font tourner le monde. Un livre très utile pour comprendre les débats contemporains sur le travail et nous invite à ne pas renoncer à réinventer notre environnement social.
Loin d’être une périphérie de l’économie capitaliste ou une activité annexe, ce travail, invisibilisé depuis quelque deux siècles par le patriarcat et le capitalisme racial et genré, rend le salariat possible en entretenant au quotidien les familles des travailleurs. Distinct du care, il participe à la création de la valeur économique en contribuant à la reproduction de la force de travail. Ainsi, les auteurs reviennent dès le départ sur ce processus de dévoilement opéré depuis quelques décennies. Ils retracent à grands traits l’histoire intellectuelle des théories féministes, dont les féministes marxistes, ayant pensé les enjeux de reproduction sociale, depuis les débats relatifs au « salaire du travail ménager » jusqu’aux approches intersectionnelles qui interrogent la division internationale, sexuelle et raciale du travail. Ils en soulignent les enjeux stratégiques et politiques contemporains.
La spécificité de leur démarche tient à leurs recherches et réflexions sur la centralité économique et politique de ce travail reproductif, « au cœur du capital ». Ce travail gratuit ou sous-payé, exercé principalement par les femmes, dont la main-d’œuvre racisée et migrante, demeure de surcroît sous-évalué, voire largement exclu des indicateurs centraux de richesse, alors qu’il constitue un pilier du capitalisme. Parce que « compter c’est reconnaitre et ne pas compter, dissimuler », le second chapitre de l’ouvrage s’attache à mesurer la vraie valeur du travail reproductif dans l’économie à partir du PIB en y intégrant le travail domestique, une fraction du secteur marchand (dont les plateformes d’aide à domicile), les services publics et associatifs. Cette approche statistique permet d’évaluer le travail reproductif à quelque 50 % du PIB traditionnel et à 30 millions d’emplois à temps plein. Non sans souligner par ce biais le rôle incontournable des services publics et des associations, mis en crise par le sous-financement. Le capitalisme, qui dépend pourtant du travail reproductif, ne cesse en effet de l’asphyxier. En comprimant sans cesse les ressources nécessaires à la reproduction sociale, il détruit non seulement le vivant mais aussi les conditions mêmes de sa reproduction.

Avec clarté, le livre s’attache à montrer comment ces atteintes à la reproduction quotidienne suscitent des mouvements à leur encontre, à l’échelle planétaire et en croissance continue, en participant d’un renouvellement des mouvements sociaux autorisant des convergences inédites. Des luttes féministes dénoncent pareillement, par-delà les frontières, les inégalités économiques et exigent reconnaissance et autonomie. En s’adressant principalement à l’État comme garant de la redistribution des richesses, s’agissant d’allocations, de crèches, de revenus garantis ou de reconnaissance du travail communautaire, elles contribuent à dévoiler la centralité du travail productif et à en politiser les formes. L’articulation qu’elles opèrent entre l’écologie, la justice sociale et le travail reproductif permet de poser les bases d’une critique radicale de l’ordre capitaliste et extractiviste, participant par là, en pratique, à l’émergence de « convergences » trop souvent réduites, par d’autres voies, à des invocations.
C’est l’un des nombreux intérêts de l’ouvrage que d’intégrer le mouvement des Gilets jaunes à ce type de luttes. Les syndicats ont souvent critiqué à chaud un mouvement qui interpellait l’État, non le patronat, et se déployait hors du terrain de l’entreprise. Les deux auteurs montrent comment ce déplacement conceptuel qu’est le travail reproductif permet, dans ce cas comme en d’autres, un décentrement en mesure de tenir les mobilisations hors du seul site de production industrielle non pour un manque mais pour l’expression d’une centralité redéfinie, formulant en creux une critique systémique du capitalisme. Soit une approche singulièrement renouvelée du mouvement des Gilets jaunes, déjà présente sur un autre mode dans La révolte des budgets contraints de Pierre Blavier auquel les auteurs font au demeurant référence.
Cette acception plus large du travail permet d’imaginer des rapports de force qui le seraient également. Penser le travail depuis la reproduction sociale, c’est par conséquent constituer un contre-pouvoir et affirmer qu’on peut reprendre le contrôle du travail et le transformer. Dès lors que ce travail est au cœur de l’économie capitaliste, ce contre-pouvoir pourrait prendre une place tout à fait centrale dans la société et marquer l’histoire sociale et politique comme, en d’autres temps, la classe ouvrière à partir du travail industriel. Selon les auteurs, le travail reproductif constitue à ces divers titres une clef stratégique pour imaginer des formes d’organisation sociale fondées sur l’entretien de la vie plutôt que sur sa marchandisation en ouvrant la voie à une transformation profonde de la société. L’ouvrage tient ainsi le travail reproductif pour « un espoir pour dépasser les impasses du capitalisme » et « repenser le monde ». Cette stimulante contribution aux débats contemporains sur le travail, ses frontières et ses possibles s’enrichit d’une bibliographie imposante autant qu’utile, à la mesure des urgences.
