Les signes du nauteur

Comme la navigation, la police ou la médecine, le journalisme est un métier qui a ses propres mots. Un jargon souvent technique, tiré de l’histoire de l’imprimerie comme de l’expérience des rédactions. La « presse » le dit elle-même : comme on presse les fruits pour faire du vin, on presse du temps et des caractères pour faire un journal, même sur Internet. Chemin de fer, feuillet, manchette, marbre, pige, ventre ; boucler, tirer à la ligne… Entrer dans une rédaction demande parfois un dictionnaire. Et puis « bâtonner » : « Édition d’une dépêche d’agence de presse en vue de la publier comme une brève ou un article. Le bâtonnage consiste à raturer les mots ou les morceaux de texte estimés superflus », rappelle Sylvain Bourmeau en exergue d’un recueil de textes qu’on nommerait poèmes s’ils n’étaient encore autre chose.


Sylvain Bourmeau, Bâtonnage. Stock, 136 p., 16,50 €


Passé par l’hebdomadaire Les Inrockuptibles et le site d’information Mediapart, Sylvain Bourmeau a été le directeur-adjoint du quotidien Libération de 2011 à 2014, jusqu’à un conflit avec la rédaction dont il se tira par une démission. Il a continué de lire le journal, cette fois en feuilletant non pas les pages à faire, mais les pages faites ; en biffant les articles non pas pour les mettre sous presse, mais pour en extraire un texte supplémentaire et nouveau. Sylvain Bourmeau se veut ici « nauteur », un terme bien trouvé pour désigner cet étrange auteur qui soustrait des mots plutôt qu’il n’en ajoute, qui désemplit la page à défaut de l’augmenter. À partir des articles de Libé, il a tiré une cinquantaine de textes à l’image de cet extrait :

« l’économie de marché

repose

donc

le scandale

d’agents subversifs

au cœur »

Une telle technique est surprenante et, à ce qu’on sait, le geste qui la met en œuvre en vue d’un art littéraire est inédit. « Centons » ou « samples », les objets textuels qu’elle fabrique ont des effets la plupart du temps saisissants. Ils produisent des fulgurances non dénuées d’humour qui, soudain, recomposent le sens et, dirait-on, parlent d’elles-mêmes. Comme s’il avait fallu le détour du découpage et du collage d’un même matériau de départ pour défaire les automatismes de langue, et donc de pensée.

Sylvain Bourmeau, Bâtonnage

Sylvain Bourmeau © Julien Falsimagne

L’aspect même des textes rappelle le défilé des nouvelles, telles qu’elles apparaissent sur nos écrans communs, smartphones ou ordinateurs, les écrans d’une simple rédaction, d’une ville ou du monde entier. Mais, cette fois, on déroule des mots non catégorisés, réorganisés, échappés de leur contexte de production originel. Alors qu’un accablant sentiment d’uniformité peut parfois se dégager de la lecture de la presse généraliste, ces textes décalent une langue bien connue. Car, pour qui est un lecteur de journaux, un auditeur de radio ou un spectateur de télévision, et qui plus est un pratiquant des fils d’actualité Twitter comme Sylvain Bourmeau, ce qui est écrit ici reproduit, en les déformant, les échos de « l’actualité ». Celle qui conquiert l’esprit, agite la pensée avec des chiffons rouges plutôt que de l’éclairer ; celle, vendue sous forme de produits médiatiques, que ses diffuseurs, volontairement ou non, font passer pour indispensable à la bonne compréhension de ce qui nous entoure. On croise la photographie de l’enfant syrien mort sur une plage turque, l’ascension d’Emmanuel Macron, les insultes d’Éric Zemmour – bref, cette « actu » vite écrite, vite diffusée, mais pas si vite oubliée que cela. Elle entre dans nos têtes, qu’on le veuille ou non, à moins qu’on se construise de solides barrières de protection anti-médiatiques.

Plus qu’un ensemble de dépêches et d’articles, la matière de ce livre est ce « fil d’actualité » qui se remplit chaque jour, chaque minute devant nous, comme s’il s’auto-reproduisait, et en donnant l’impression d’être capable de se régénérer à l’infini. Derrière, il y a pourtant bien des humains, des sociétés, leurs techniques, leurs pratiques. Il est d’usage de s’étonner, voire de s’indigner, que l’application Twitter, qui porte le même nom que l’entreprise qui l’a créée, soit basée sur des messages de cent quarante signes. Cent quarante, espaces compris, pour résumer sa pensée ! Tant et si bien qu’on ne porte pas attention au fait qu’un tweet est d’abord un ensemble de « signes » – encore un mot issu de la presse. Plus de 320 millions de personnes utilisent cet outil chaque mois ; ils envoient chaque jour plus de 500 millions de messages. Sans que tout le monde en ait la maîtrise ou la compétence, les mots et les pratiques médiatiques se sont imposés au plus grand nombre. Nous vivons là, et Bâtonnage le montre, semblable à un désert jonché de traces, celles d’une ère, la nôtre, où sur la majorité de ses supports l’information est devenue communication et la nouvelle un produit industriel de consommation.

Bien sûr, cela découle d’un choix : nul n’obligeait Sylvain Bourmeau à bâtonner tel article plutôt que tel autre, de même que rien ne nous oblige à faire d’une polémique d’animateurs de télévision, d’un scandale de star ou d’une « petite phrase » d’homme politique, un thème de conversation entre amis. Le lecteur de journaux qui apparaît en filigrane de ce livre s’amuse-t-il des fatigants sursauts de l’actualité ? Ou bien au contraire faut-il y percevoir un renoncement, une sorte de lassitude, voire de mélancolie ? Dans ses dernières pages, le recueil s’interrompt brutalement. La page est largement occupée par ses marges blanches. Quelques mots traînent, formant deux textes qui se regardent : « Carnages à Paris » et « La nuit la plus longue ». C’est le point central de ce livre, sa plus belle réussite. Le jeu formel du poème et la réflexion engagée sur le traitement de l’actualité butent sur le 13 novembre 2015, le jour où des hommes se sont fait exploser à Saint-Denis pendant que d’autres tiraient dans une salle de concert et sur des tables de café. Là, « bâtonner » ne fait plus le poids. Tweeter non plus. Cette percée dans le recueil n’en est pas moins forte. Elle dit la terreur, la sidération, l’incertitude, elle met l’absence en forme, elle saisit l’instant – ce qui est tout autant affaire de journalisme que de littérature.

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