Lectrice passionnée d’Ursula K. Le Guin, Gabriela Damián Miravete réussit à mêler la dystopie à l’utopie dans son recueil Elles rêveront dans le jardin. Les douze nouvelles de cette pionnière de la science-fiction féministe au Mexique mettent en porte-à faux les maux des temps actuels ou ceux du passé colonial mexicain.
Longtemps, chacune des douze nouvelles que rassemble Elles rêveront dans le jardin, deuxième livre de Gabriela Damián Miravete, a gravité dans l’espace éditorial mexicain en compagnie de celles d’autres autrices ou auteurs, dans diverses anthologies ou dans des revues. Jouant hardiment les funambules entre la fiction spéculative, la fantasy et l’horreur, ces récits ne trouvaient pas encore leur place, il y a une dizaine d’années, parmi les genres jugés légitimes ou suffisamment sérieux pour aborder l’urgence des maux sociaux, politiques, environnementaux du Mexique. Depuis, une génération d’autrices latino-américaines s’est emparée avec brio de la littérature d’imagination pour explorer plaies et douleurs de leurs univers contemporains mais aussi, parfois, de l’histoire du sous-continent, qu’en malicieuses justicières elles réécrivent du point de vue des femmes.
Si Gabriela Damián ne fait plus figure d’ovni dans la littérature mexicaine, elle y reste une pionnière en matière de fiction spéculative féministe. Elle en tord habilement les ressorts pour, le plus souvent, faire basculer la dystopie dans l’utopie, pariant sur le futur voire sur un passé anticipateur pour réparer le présent ou pour célébrer les quelques atouts technologiques des temps actuels. Toujours, jusque dans le maniement de l’horreur, ses fictions œuvrent en redresseuses de torts, en sages et lucides consolatrices ou en gardiennes de la mémoire, à l’image de ses héroïnes. Avide lectrice adolescente d’Ursula K. Le Guin, Joanna Russ, Octavia E. Butler, Gabriela Damián a de qui tenir.
Elle a retenu la leçon de la première selon laquelle toute flamme allumée projette une ombre, tout projet utopique peut verser dans un travers mineur ou majeur. Douce-amère, la nouvelle qui donne son nom au recueil et qui y met un point d’orgue, récompensée par le prix James Tiptree Jr., moque en douceur les déviants usages politiques auxquels peuvent être soumis les lieux de mémoire, tout poétiques qu’ils aient été conçus. « Elles rêveront dans le jardin », nouvelle écrite sur commande en 2015 pour une anthologie sur les féminicides, imagine l’édénique jardin en bord de mer où les familles endeuillées pouvaient naguère venir bavarder avec les hologrammes « intelligents » de leurs filles assassinées. À l’époque héroïque des luttes contre les féminicides, un collectif d’autodéfense de très jeunes femmes impertinentes et inspirées l’avait pensé comme un mémorial autogéré. Désormais, dans un futur où les meurtres de femmes ont cessé, le jardin est officiellement dévolu à l’instruction civique des enfants de l’école primaire, qui n’y comprennent pas grand-chose. Consolation : la Gardienne, sa fondatrice vieillissante, habile informaticienne autodidacte, a trouvé comment coucher chaque soir, à la fermeture du jardin, les hologrammes des défuntes, souhaitant qu’un jour la technologie leurs permette de rêver leur avenir, tout comme les vivantes qu’elles n’ont pu continuer d’être.

Si, dans ces nouvelles, le futur, maître temps des possibles, peut receler les indéfectibles désillusions de l’utopie, il dément aussi parfois avec bonheur les prédictions superstitieuses et les pronostics scientifiques. L’apocalypse tant redoutée se mue en merveilleux phénomènes cosmiques (« Fin de soirée ») ; le dérèglement climatique, écologiquement mis à profit par une communauté de paysannes éclairées, règle leur compte aux bandes organisées qui terrorisaient leur village (« Conspiration des éléments »). Mieux encore, fiction spéculative oblige, le temps des nouvelles de Gabriela Damián n’est pas un et un seul, qui va du passé au futur en passant par le présent, il est pluriel et parcourable en tous sens. Les surprises ne manquent pas davantage dans le présent, dès lors que les vertus d’une fleur ouvrent d’insoupçonnées portes de la perception (« La synchronie du toucher »), ni dans le passé, où des nonnes indigènes ont imaginé un futur libérateur pour les femmes assujetties de la Nouvelle-Espagne (« Fuir le siècle »). La fleur synchronique ou Impatiens synchronica, cousine psychédélique de la rose mystique, exhale une telle complexité de parfums que la jeune apprentie-biologiste qui la respire y perçoit avec netteté l’odeur du temps. Tout aussi incommensurable que le temps s’avère la nature elle-même. Une chercheuse du groupe interdisciplinaire clandestin auquel appartient la narratrice de « La synchronie du toucher » le certifie : « La nature n’est pas coupable d’être incommensurable. C’est nous qui le sommes de vouloir la limiter à ce qui est mesurable. » L’ultime aspiration de la fiction spéculative – ou celle de la fiction sans attributs – n’est-elle pas d’imaginer l’inimaginable, rivalisant avec l’incommensurabilité du temps ?
Contre-apocalyptiques lorsqu’elles projettent leur intrigue dans un futur proche, les nouvelles d’Elles rêveront dans le jardin imaginent donc des remèdes contemporains aux tout récents maux que nous avons connus : les marées sensorielles que suscitent les floraisons de l’Impatiens synchronica font communier entre eux et avec le cosmos les jeunes gens qui en découvrent les vertus par le simple entrelacement de leurs doigts. Surprise : lors d’une visioconférence par temps de pandémie, leurs seules voix se substituent à leurs mains pour retrouver la merveilleuse synchronie du toucher qui semblait leur être interdite par les circonstances : « La voix de Claudia a entrelacé ses doigts avec les miens et ceux d’Ekar, et ensemble, en riant fort dans la forêt du monde, nous avons compris l’espérance contenue, l’avantage évolutif, le miracle providentiel de la synchronie du toucher. » Cette communion en synchronie trouve des échos dans les irrésistibles désirs de rencontre ou de transmission de savoir entre vivants de temps distants.
Deux nouvelles subvertissent poétiquement le traditionnel motif du voyage dans le temps. Drolatiquement satirique, « Fuir le siècle » prend prétexte des minutes d’un procès de l’Inquisition pour narrer la victoire d’une nonne savante et de son confesseur sur les préjugés racistes et sexuels de la caste créole et sur les soupçons de sorcellerie du Saint-Office. Aidée de frère Alfonso de Alba, sœur Ágata avait devancé de deux siècles et demi l’invention du phonographe, dans la fort louable intention d’enregistrer les langues indiennes des religieuses de son couvent afin qu’on en garde la mémoire. « Future Néréïde » célèbre la rencontre amoureuse entre une muse du XXIe siècle et son poète du XIXe grâce à l’incomparable vaisseau temporel qu’est la poésie. Subjuguée par la lecture d’un récit de Pascal Marsias, Nerissa fouille les célèbres librairies d’occasion de la rue Donceles où elle acquiert enfin ces « Chants pour future Néréïde » qui lui révèlent son identité, écrite par celui qui l’a pressentie et ardemment désirée dans un futur où les femmes seront enfin libres d’être elles-mêmes. Un rêve que ce poète du XIXe siècle partage avec sœur Ágata, la nonne du XVIIe.
Le charme indéniable de ce recueil tient à la subtilité du lien qu’il crée souvent entre les réalités alternatives qu’offre la labilité du temps spéculatif et cet ici et maintenant du Mexique, dont les lieux sont explorés à travers l’histoire qui les a faits, dont les plaies séculaires sont ouvertes et pansées : au centre de Mexico, les trésors des bouquinistes de la rue Donceles et le couvent de Corpus Christi, jadis dédié aux Indiennes de haut rang ; la région des Tuxtla dans le Veracruz où la culture du tabac reposait sur le travail des esclaves noirs ; la sierra du Oaxaca où, dès les années 1950, Gordon Wasson expérimentait la psilocybine des champignons sacrés auprès de la chamane María Sabina ; la sierra du Guerrero souffrant de l’emprise du crime organisé.
Parfois, aussi, la fiction se défait de toute référence à des temps et des lieux réels pour voler librement dans l’universalité du conte de fées revisité dans une version féministe (« La neige et les oiseaux » réécrit « Blanche-Neige ») ; du conte poétique de science-fiction (« L’art de la mémoire ») ; du conte fantastique (« Le pont », « La Purificación », « La visite »). Les mortes, tantes ou grand-mères, y délestent les vivantes de leur culpabilité ; une femme adulte insuffle du courage à l’enfant traumatisée qu’elle fut, victime d’inceste. Les nouvelles de Gabriela Damián Miravete font patte de velours pour mieux planter leurs griffes dans les réalités du racisme, du classisme et du machisme, égratignant au passage les cœurs de leurs lectrices et de leurs lecteurs.
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