Voix majeure en mineur

Avant de faire paraître ce recueil de poèmes en 2007, Conceição Evaristo avait publié deux romans, L’histoire de Poncia et Banzo, mémoires de la favela, traduits en français aux éditions Anacaona. Ces textes racontaient l’expérience prolétaire, le racisme et l’univers de la favela au Brésil, vus par une voix subtile qui traçait une continuité entre la senzala, le logement des esclaves de la période coloniale, et la favela urbaine moderne. Dans la poésie présentée ici, traduite pour la première fois, l’horreur inhérente à cette continuité s’alourdit de la mémoire commune de différentes formes d’oppression, et coexiste entre les lignes avec la construction d’une hybridité.


Conceição Evaristo, Poèmes de la mémoire et autres mouvements. Édition bilingue. Trad. du portugais (Brésil) par Rose Mary Osorio et Pierre Grouix. Des femmes/Antoinette Fouque, 208 p., 16 €


Il n’est pas courant de lier la littérature de Conceição Evaristo au scandale, à la provocation et au politiquement incorrect : ces trois éléments restent actuellement associés, au Brésil, à ce qu’on appelle la dimension transgressive de la parole du nouveau président, Jair Bolsonaro. Conceição Evaristo, comme l’écrit Izabella Borges dans sa préface aux Poèmes de la mémoire et autres mouvements, manifesterait au contraire une forme de parole étrangère à cette dimension : une voix totalement lisible, engagée et résistante, pour l’égalité et la représentation des minorités. Si l’engagement est confirmé par Evaristo elle-même, dans un sens au moins sa littérature échappe à la bien-pensance et donne place au scandale (on pourrait ajouter que son histoire même, de la pauvreté extrême à une carrière d’écrivain et de chercheuse en littérature, ferait l’affaire dans le contexte brésilien). Car le pays qu’Evaristo écrit, comme le rappelle d’ailleurs Izabella Borges dans cette même préface, est toujours « une société où le métissage et la diversité, véritable joyau d’un peuple, ne sont encore, hélas, que reniement et invisibilité ». Tombe dès lors le mythe du Brésil comme un eldorado pluraliste et léger qui rassure le touriste. Et revient une mémoire désagréable, qui remonte aux navires négriers que la poétesse évoque dès le titre du premier poème, « Il faut se souvenir » : nous sommes avertis dès le début que rien ici ne sera oublié.

Conceição Evaristo, Poèmes de la mémoire et autres mouvements.

L’horreur est traduite sans être pour autant intimidante, ce qui s’explique par une forme de discrétion de l’écriture d’Evaristo. Lire ses romans avec lenteur, c’est percevoir la violence d’un passé qui persiste dans le présent : dans Banzo, mémoires de la favela, le personnage de Maria-Nova entend parler d’une femme qui vend sa fille, Nazinha, à un fournisseur de cigarettes. Avant d’avoir la confirmation qu’il s’agit d’un cas de trafic sexuel et que Nazinha a été violée par ce fournisseur de cigarettes, Maria-Nova fait des rêves confus où un amant aussi l’achèterait à sa mère, et se réveille honteuse que son propre inconscient l’ait fait devenir un objet, voire une marchandise. Alors que la favela commence à se défaire, Maria-Nova et ses proches ne veulent pas s’en aller : se trouve là-bas le Buracão (« Immense trou »), une ouverture répugnante mais aussi intrigante dans la mesure où elle contient une énigme qui « défie le monde ». Et dans la mesure aussi où ses habitants ne savent pas encore vivre autrement, pendant que la cruauté qui les précède semble être indifférente à leur peur et à leur sentiment de culpabilité.

La comparaison entre des corps humains et des objets se poursuit dans les Poèmes par l’ajout d’une dimension ludique qui renforce la cruauté :

« La toupie est entrée dans la ronde

et est tombée

seule sans égale

a posé là son petit pied

prisonnière comme une esclave dans une comptine »

À une autre page, ce qui semble être un avocat tombant d’un avocatier se révèle être un garçon qui se fracasse sur le sol et meurt. À l’esclavage comme cauchemar historique, et ensuite comme souvenir, s’ajoute la réminiscence antique de l’esclavage comme condition humaine, dans l’idée que nous sommes tous prisonniers du temps. Cette mémoire est certes plus pénible dans cet environnement de la favela évoqué de façon intense dans des détails : une toupie quelconque ; le linge étendu sur un fil ; un garçon qui joue avec un ballon dans la rue, et se confond avec ce même ballon après s’être fait écraser par une voiture ; une petite fille qui joue avec un cerf-volant papillon, et puis la violence n’est plus dissociable de la soie égratignée de son jouet. Ces détails invitent à une lecture ralentie qui les fait émerger, et fait émerger calmement la vérité de l’histoire sans pour autant transformer le scandale en un discours surplombant.

Conceição Evaristo, Poèmes de la mémoire et autres mouvements.

Conceiçao Evaristo © Lis Pedreira

La violence subsiste mais n’est plus désolante dès que les déchirures incitent à des formes positives de dissolution et d’assemblage :

« Mon calme est celui d’une vieille femme

rassemblant les morceaux qui lui restent.

Et avec le crachat épais de sa salive,

un mélange aigre-doux,

la déesse artisane colle, recolle,

lime et câline son corps brisé en mille »

Ces vers et d’autres dans le même esprit suscitent la contemplation d’une mémoire aussi bien que son dépassement. La reconstitution des corps défaits ne se fait plus sous le signe d’une continuité immobilisante mais d’une reconfiguration souhaitable, voire d’une adhérence collective : « chaque morceau que je garde en moi / contient dans sa mémoire le désir / d’autres fragments ». Nous pouvons être réservés lorsque les traducteurs, Rose Mary Osorio et Pierre Grouix, transforment en « brisé » les mots variés qu’Evaristo utilise, bien que ceux-ci posent en effet un défi à la traduction : alquebrado, cassé, courbé, extenué, le mot se rapporte encore à la déformation temporaire d’un navire, un sens maritime évoquant la diaspora africaine au début du recueil ; despedaçado, mis en pièces ; ou encore estilhaçado, réduit en copeaux. La réticence à l’égard de la synonymie ou l’homogénéisation vers un « brisé » s’explique aussi par la préférence d’Evaristo pour des mots longs, monstrueux, composés : coquille-carapace-corps, corps-briques, corps-vitres, pierre-cauchemar, Oiseau-serein ; ou encore le néologisme escrevivência.

La monstruosité dans la morphologie et la syntaxe ouvre à la sensualité, évoque des souvenirs d’orgies sexuelles, suscite la création des liens et le mélange, ce qui ne dilue pas pour autant l’image de l’alliance entre des femmes noires ; l’expérimentation reste simple et sans vanité. Il y a quelque chose d’audacieux dans ce goût de l’assemblage et des traits d’union, qui semblent refléter autant une endurance collective qu’une tranquillité individuelle, acquise face à la violence de l’histoire : une manière de réduire par la langue la « peur de la peur ».

Luciano Brito

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