Aux États-Unis, Maggie Nelson travaille dans un champ qu’on appelle creative criticism ou creative nonfiction. Eve Sedgwick, Anne Carson, plus récemment Ocean Vuong, dont The Emperor of Gladness paru il y a quelques mois connait un succès critique inouï, en sont d’éminents représentants. Ils se sont emparés de la French Theory – rencontrée à l’université – et de la façon dont Roland Barthes, Jacques Derrida ou Hélène Cixous ont déconstruit les désirs, pour inventer une écriture ouverte aux ruptures et à l’hétérogène et qui s’efforce de reproduire le mouvement même de la pensée. Les Argonautes a imposé Maggie Nelson comme une voix essentielle dans le champ littéraire américain. Avec Pathemata, elle poursuit son exploration au carrefour de la vie et du texte.
Pathemata ou l’histoire de ma bouche est l’histoire d’une douleur à la mâchoire. Une douleur qui envahit tout et place le corps sous alarme permanente. La pression insupportable qui s’abat sur sa mâchoire conduit Maggie Nelson dans le labyrinthe que constitue le système de santé aux États-Unis. Elle l’explore à la manière d’une psychogéographe, passant des cabinets traditionnels aux « terres sauvages où les assurances ne mettent pas les pieds ». ORL, orthophoniste, orthodontiste, dentiste, acupunctrice, kinésithérapeute, autre dentiste, thérapeute myofasciale « ou quelque chose dans le genre », médecin traitant, spécialiste de la maladie de Lyme, pharmaciens, guru, etc. La douleur la conduit dans tous les recoins et les sous-sols de ce purgatoire ultralibéral.
« La douleur exige une réponse. » « Pathemata » est le nom qu’elle donne au carnet où elle consigne ses symptômes et qu’elle apporte chez les thérapeutes qu’elle consulte pour tenter de les leur faire comprendre. Mais les thérapeutes s’en fichent, se rend-elle compte, ils ne veulent pas lire. Pathemata, le livre, semble naître de ce refus : la réalité de sa douleur se situe dans ses mots à elle, pas dans les analyses contradictoires, voire fantasques, de ceux qu’elle consulte.
Le livre se construit dans un échange permanent entre surface et profondeurs, entre la vie consciente et les désirs, cauchemars, peurs et rêves. « Je crains d’être mariée et de dormir seule pour le restant de mes jours – une phrase que j’exhume de sous ma bouche, de ma mandibule. » La douleur offre un point de contact entre l’une et les autres, un moyen de transport également. Elle traverse rêve et réalités, et c’est de part et d’autre de cette limite qui départage l’éveil et le sommeil, la vie consciente et la vie inconsciente, qu’il faut aller en recueillir les traces. C’est le geste fondamental de ce livre : associer de part et d’autre de la limite du sommeil les images rêvées et les sensations réelles, les souvenirs et le corps. Par ce geste, Maggie Nelson convoque également la lectrice dans le travail d’association. Et clôt son livre par un avertissement :
« AVERTISSEMENT
Ce travail mêle rêve et réalité
les gens, lieux et événements qui y sont représentés devraient être envisagés dans cet esprit »
(Oui elle rêve, je n’ai pas rêvé se dit-on en fermant le livre.)
Le bel article que Neige Sinno a consacré à Pathemata et que Le Monde des livres a publié en une est bien plus qu’une simple critique : c’est la reconnaissance d’une filiation, l’évocation d’une parenté dans la manière d’affuter ses outils littéraires en troublant la limite qui sépare la littérature de la théorie critique. Neige Sinno : « En cherchant à penser au plus près de la vie réelle, Maggie Nelson quitte la froideur généralement associée à l’univers théorique et fait de la pensée un processus organique, plein d’incertitudes, de désirs, de chaleur, comme un cœur qui bat. » Ces incertitudes, ces désirs, cette chaleur et ce cœur battent aussi au cœur de Triste tigre. Le livre a été publié par Wave Books, une maison d’édition qui, aux États-Unis, tient le haut de ce pavé théorico-poétique dont les échos restent encore trop limités en France et se résument, sauf erreur, à la publication d’un livre du poète CAConrad chez POL ou d’Eileen Myles aux Éditions du sous-sol.

Les Argonautes de Maggie Nelson est un clin d’œil à Roland Barthes par Roland Barthes : « Ce vaisseau Argo est bien utile : il fournit l’allégorie d’un objet éminemment structural, créé, non par le génie, l’inspiration, la détermination, l’évolution, mais par deux actes modestes (qui ne peuvent être saisis dans aucune mystique de la création) : la substitution (une pièce chasse l’autre, comme dans un paradigme) et la nomination (le nom n’est nullement lié à la stabilité des pièces) : à force de combiner à l’intérieur d’un même nom, il ne reste plus rien de l’origine : Argo est un objet sans autre cause que son nom, sans autre identité que sa forme ».
Autre Argo : Pathemata ou l’histoire de ma bouche, placé sous le signe de la substitution et de la nomination. « Ce n’est pas le rêve lui-même qui importe, c’est le récit du rêve – les mots que l’on choisit. »
Tout s’embrouille sous l’effet de la douleur et tout s’y réfracte. Dans les années où elle écrit son livre, elle se retrouve enfermée chez elle, elle donne cours sur zoom et observe la façon dont son couple se délite. Elle regarde avec son fils d’innombrables épisodes de The Brady Bunch et découvre avec effroi qu’une des actrices de la série « a complètement viré MAGA ». Le covid, MAGA, ces maux qui prennent son monde en tenaille ces années-là sont-ils réels ?
De part et d’autre du seuil qui sépare le rêve de la réalité, Maggie Nelson exhume des images : une tortue traverse la rue, la danse hypersexualisée de Britney Spears qui chante « Baby One More Time » ressemble à « de la moisissure qui s’étend sous le couvercle de marinara », une équipe de chirurgiens lui retire un kyste composé « de cheveux, de dents, de boules de graisse », un labyrinthe taillé dans un champ de maïs apparaît dans les rues de Manhattan. Voilà aussi où la douleur la mène.
Le livre n’est pas « justifié » : il est aligné à gauche de telle sorte qu’aucun mot ne soit coupé. Les paragraphes enjambent très rarement les pages. Les pages contiennent chacune une pensée, un rêve, ou les deux. Elles les contiennent : les abritent, leur offrent un lieu, empêchent tout débordement.
À la fin de La boutique obscure, Georges Perec explique pourquoi il décide, à un moment, de ne plus écrire ses rêves : « Je croyais noter les rêves que je faisais, je me suis rendu compte que, très vite, je ne rêvais plus que pour écrire mes rêves. » Dans un entretien sur Pathemata, Maggie Nelson dit : « J’ai eu parfois l’impression que je devais attendre des rêves plus intéressants pour écrire. [rires] J’attendais d’avoir un rêve ; si le rêve ne venait pas, je ne pouvais pas écrire » (interview parue dans Dazed). Chez Perec, l’écriture suscite le rêve ; Maggie Nelson, elle, attend le rêve pour écrire. C’est peut-être cette attente, cette attention, cet affût, qui dit le mieux ce qui lie, chez elle, à l’écriture. L’écrivaine ne va pas vers le monde comme un tissu de signes à déplier. Elle se rend attentive à ce qui, de l’écho du monde, lui parvient, comme un ensemble de signaux à décrypter : « l’inattendu, la coïncidence, la surprise, la défamiliarisation – en un mot toutes les conditions qui rendent la magie possible ».
