Le corps marqué

Tout part d’une rencontre entre un critique, Nicolas Dutent, une maison d’édition artisanale, les Venterniers, installée à Saint-Omer depuis 2012 et qui fabrique des livres à la main pour recueillir la parole d’un créateur, et Jean-Luc Nancy, qui dépose entre ces pages sa pensée du corps et des marques sur la peau.


Jean-Luc Nancy, Marquage manquant & autres dires de la peau. Entretien avec Nicolas Dutent. Les Venterniers, 95 p., 29 €


À la suite de ses très beaux livres consacrés au corps – Corpus, L’intrus, Nus sommes ou La naissance des seins et Dar Piel –, Jean-Luc Nancy s’intéresse ici, en réponse aux questions de Nicolas Dutent, à plusieurs moments de séparation dont le corps se trouve marqué, à commencer par la naissance que rappelle le nombril. Pourtant, la séparation philosophique majeure du monde occidental, celle qui délie entièrement l’âme du corps, coïncide avec l’éloignement des pratiques de marquage du corps. Le recul des mondes sacrés va de pair avec la fin des pratiques régulières de tatouage, de scarification, par lesquelles les sociétés inscrivaient le symbolique et le sacré à même la peau. Le corps séparé de l’âme n’est plus un corps marqué et il devient dès lors une question. D’où l’assertion provocante de Jean-Luc Nancy dans ce livre : « La philosophie apparaît quand les corps ne sont plus tatoués. Qu’est-ce qu’on fait ici ? La philosophie vient à la place du tatouage. Cette hantise philosophique n’est pas autre chose que la hantise du sens de la présence dans le monde. » Peu importe que la vérité historique ne soit pas tout à fait celle-là, ni que, du point de vue de l’anthropologie, cela ne soit pas non plus tout à fait exact puisque toutes les sociétés, à leur manière, connaissent la dualité entre l’âme et le corps : la phrase donne à penser la relation que la philosophie peut nouer avec le corps.

Jean-Luc Nancy, Marquage manquant & autres dires de la peau

Qu’est-ce qu’on fait ici ? Où va-t-on après ? Ces questions découlent directement de la pensée de la séparation. Mais le corps reste une limite à partir de laquelle quelque chose peut s’ouvrir : la parole, la pensée, la certitude d’exister. Il n’est pas une simple interface. Tout le délicat travail du toucher (dont Derrida avait repéré le motif chez Nancy), l’épreuve de l’écriture ou d’autres formes de création qui rendent plus intense l’expérience du dehors, sont aussi des manières de « visiter la peau », d’apprendre et de comprendre par elle notre double appartenance à notre corps et à la vie. D’où les leçons que le philosophe a tirées de la greffe de 1991 et qu’il a rapportées dans L’Intrus. D’où aussi cette image qui semble tout dire : « Les corps sont d’emblée dans la clarté de l’aube, et tout est net. » Les corps se lèvent avec le jour, ils s’exposent, ils sont là.

La parole de Jean-Luc Nancy est claire elle aussi. Elle avance dans le temps, avec le temps. Les moments les plus frappants du livre sont ceux où il parle de son propre corps, de son corps qui vieillit et qui se trouve marqué alors même qu’il fait partie d’une génération qui n’a pas encore refait du tatouage une pratique significative, individuellement et collectivement. Il arrive un moment dans la vie où la peau se tatoue elle-même, comme pour garder trace de choses qui ont eu lieu. « Je ne suis pas mécontent de cela. Ça marque la vieillesse et il n’y a pas beaucoup de marquages qui rencontrent aussi vite la réaction des autres. » Cela se comprend. Puisque la peau rencontre immédiatement le dehors, elle est notre premier lien avec le monde.

Tiphaine Samoyault

À la Une du n° 41

La carte des livres