« Je vous salue Guinée »

Avec Conakry. Une utopie panafricaine, Elara Bertho nous offre un impressionnant voyage à travers les textes produits par les partisans et les opposants de Sékou Touré lors des vingt-six années de son pouvoir sans partage sur la Guinée. Sékou Touré a été et est encore parfois dans les mémoires l’homme du Non à De Gaulle, le Non à la communauté franco-africaine proposée par le référendum de septembre 1958. Ce Non fit de lui un héros et amena de nombreuses personnalités à venir aider la Guinée, dont les Français s’étaient brutalement retirés avec armes et bagages.

Elara Bertho | Conakry. Une utopie panafricaine. Récits et contre-récits 1958-1984. CNRS Éditions, 350 p., 25 €

Il exista ainsi une Guinée panafricaine, cette Guinée un temps fédérée avec le Ghana de Kwameh Nkrumah, et qui fut aussi le lieu d’accueil de combattants anticoloniaux. Le plus célèbre est sans doute, outre Nkrumah exilé après un coup d’État militaire, le leader du PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert), Amilcar Cabral. Cabral fut assassiné à Conakry en 1973, sans que l’on ait jamais su formellement à qui attribuer cet assassinat. Mais Sékou Touré fut aussi un tyran réprimant violemment toute opposition ou participants supposés à de tout aussi supposés complots. Toute une « littérature de douleur » a documenté les exactions du régime et les arrestations arbitraires et internements au tristement célèbre camp Boiro.

Elara Bertho s’intéresse et nous donne à lire des textes, majoritairement inédits, qui s’inscrivent dans des registres parfois opposés. Leur lecture, tout au long du volume, construit une véritable histoire de la Guinée, de ses contradictions, de ses enthousiasmes et de ses souffrances, histoire nourrie par le recours à de multiples archives privées. Certains de ces textes sont connus, tels ceux de Maryse Condé qui raconta son séjour en Guinée dans La vie sans fards, tels aussi ceux des écrivains Ahmadou Kourouma, dont on ignore généralement le rapport à une Guinée où il passa pourtant son enfance, ou encore Tierno Monenembo ou Camara Laye. Mais la plupart sont inconnus, ainsi ceux, pour rester dans le même registre, de la sœur de Maryse Condé, Gillette Boucolon, qui séjourna elle aussi en Guinée et relata son expérience dans un manuscrit inédit. Ou encore ceux d’Abdoulaye Fanye Touré, de Camara Kaba 41, de Diallo Thierno, et de bien d’autres encore.

Elara Bertho, Conakry, une utopie panafricaine : récits et contre-récits, 1958-1984
Ahmed Sékou Touré en visite à Washington D.C. (1982) © CC0/WikiCommons

Les textes proposés à la lecture et analysés sont de natures très diverses. Ce sont des fragments d’une « littérature d’État » qui comprend l’œuvre monumentale de Sékou Touré lui-même à laquelle travaillaient de nombreux agents du régime : des textes censés refléter le caractère anticolonial et socialiste de la révolution guinéenne, et en tirer gloire : textes très officiels, donc, et diffusés largement, qu’il s’agisse de prose ou de poésie militante. Parmi eux, un poème d’un Haïtien se distingue par son originalité et ses qualités littéraires et nous ne résistons pas au plaisir d’en citer quelques vers :

De la douleur pudique et de la joie discrète

Le courtier sans masque ni scarification

De la culture mise à l’encan

Du mutisme farci de cynisme occitan

Je vous salue Guinée

…..

Sœur jumelle dans l’épopée

De la Casbah en escaliers d’Alger

A vocation d’escalades épiques

Envoi

Au grand leader africain

AHMED SEKOU TOURE.

Ce sont des extraits de pièces de théâtre, et Elara Bertho souligne que le théâtre fut une réussite incontestable du régime, comme, de manière générale, sa politique culturelle ; ils émanent de celles et ceux qui avaient choisi de s’établir dans cette Guinée anticoloniale et panafricaine comme Maryse Condé et sa sœur déjà citées ou encore le Trinidadien Stokely Carmichael et la chanteuse Miriam Makeba, qui, pour être connus, ne le sont guère à travers leur existence guinéenne et l’amitié sans nuance qu’ils témoignèrent à Sékou Touré.

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Stokely Carmichael, qui avait pris le pseudonyme très explicite de Kwame Ture, ancien militant du Black Panther Party, fut largement responsable de la diffusion des œuvres de Sékou Touré aux États-Unis. Et Miriam Makeba fut investie comme la chanteuse quasi officielle du régime. On sait qu’Elara Bertho leur a spécifiquement consacré un petit livre dont En attendant Nadeau a rendu compte. Il y a encore tous les textes ou bribes de texte restés inédits qui disent intimement la violence du régime, comme ce poème d’une nommée Fatima B. retrouvée par Elara dans les archives de Bernard Mouralis, universitaire qui fit un séjour en Guinée juste après la mort de Sékou Touré. En voici un court extrait :

Le pendu,

le pendu aux panneaux de baskett,

qui flottait ample au vent ,

qu’on avait trouvé en l’air le matin,

en conversation avec Dieu à qui il comptait les malheurs des humains…

Récit d’un rêve mais aussi allusion sans équivoque à la répression violente qui sévit après l’opération guinéo-portugaise Mar Verde [1] ;  il y a les textes écrits à Dakar, alors ville refuge, par (entre autres) l’historien Djibril Tamsir Niane et le syndicaliste Mamadou Ray Autra Traoré, dont les archives ont été ouvertes à Elara Bertho par leurs familles. Tous deux ont été un temps proches de Sékou Touré avant d’être internés.

Entrée de camp Boiro (2019) © CC-BY-SA-4.0/Aboubacarkhoraa/WikiCommons

Djibril Tamsir Niane avait été l’auteur avec le communiste français Jean Suret-Canale d’une histoire de l’Afrique qui connut son heure de gloire. Son Soundjata ou l’épopée mandingue est considéré comme une des œuvres majeures de la littérature africaine. Ray Autra connut toutes les tortures pratiquées sans limite au camp Boiro, et en ressortit le corps brisé. Il avait été une des plumes indépendantistes les plus prolixes avant 1958, dans toute une littérature éphémère de gazettes, journaux et libelles. Elara Berto en propose la lecture dans son premier chapitre. Et tous deux furent arrêtés lors du soi-disant « complot des enseignants » de 1961 ; il y a enfin les textes des opposants déclarés au régime, comme le commandant Diallo ou Camara Laye déjà cité qui ont soutenu l’opération Mar Verde.

On ne saurait en un court résumé épuiser toutes les richesses de ce livre. Elara Bertho s’y présente comme une chercheuse en littérature, ce qu’elle est incontestablement. Mais elle n’est pas seulement cela. Elle est aussi une enquêtrice hors pair qui a réussi dans un considérable travail de terrain à retrouver des textes, carnets de notes, bribes de poèmes, bribes de lettres, tracts, mémoires et souvenirs, naviguant comme elle le dit entre archives institutionnelles, très lacunaires, et archives privées, mobilisant « tout à la fois de la littérature éditée et ce vaste domaine de la littérature infra-éditée, pour avoir accès à ce qui s’écrivait à l’abri des regards ».

Elle est aussi une historienne qui sait mettre les textes en perspective, leur donner une signification au-delà même de leurs mots, les inscrire dans un récit plus large qui leur donne sens et auquel ils donnent du sens. Et on a, à la lecture de Conakry, le plaisir tant de l’histoire que de la littérature, on en retire un amour du et des textes et une meilleure compréhension d’un épisode complexe du passé de la Guinée. Mais aussi une meilleure compréhension de la Guinée très contemporaine où Mamadi Doumbouya, auteur du coup d’État qui renversa le président Alpha Condé en 2021, construit de nouveau Sékou Touré en icône et/ou en père fondateur : en nommant l’aéroport de Conakry de son nom, en rééditant ses œuvres complètes et en endossant comme vêtement d’apparat le grand boubou blanc dont Sékou Touré avait coutume de se vêtir. Bref, à lire absolument pour celles et ceux qui connaissent déjà l’histoire de la Guinée mais aussi pour celles et ceux qui n’en connaissent rien, et qui les un.es comme les autres en tireront un immense plaisir. 


[1] En 1970, des mercenaires débarquèrent à Conakry, dans le but de renverser Sékou Touré, ce qui échoua.