Le Pacifique n’est pas une carte postale

« Mon pays n’est pas une carte postale », a déclaré Chantal T. Spitz dans un entretien il y a quelques années à l’occasion de la parution de son recueil de nouvelles Cartes postales (Au vent des îles, 2015). Son pays, c’est Tahiti. Kristiana Kahakauwila, écrivaine hawaiienne, aurait pu déclarer la même chose. Les éditions Au vent des îles publient deux recueils complémentaires qui tordent le cou aux idées toutes faites sur ces îles et leurs habitants.


Kristiana Kahakauwila, 39 bonnes raisons de transformer des obsèques hawaiiennes en beuverie. Trad. de l’anglais (Hawaii) par Mireille Vignol. Au vent des îles, 224 p., 19 €

Chantal T. Spitz, Et la mer pour demeure. Au vent des îles, 96 p., 12 €


Le titre anglais du recueil de nouvelles de Kristiana Kahakauwila, « This is Paradise », est celui de la première nouvelle, « C’est le paradis » : elle montre justement autre chose que la carte postale, à rebours de tous les fantasmes paradisiaques sur les îles du Pacifique. Un groupe de femmes croise une touriste blanche, « haole », d’une autre partie des États-Unis et l’entend comparer Hawai’i au paradis. La nouvelle montre à quel point cette représentation a peu de rapport avec la réalité, que l’on soit résident ou de passage. Plus largement, le recueil déconstruit une vision du monde trop binaire ou simpliste, comme dans la nouvelle qui donne son titre au recueil traduit : « Comprends que ta grand-mère est au paradis à présent, et qu’au paradis il y a des coqs de combat et des Heineken, […], les taquineries de tes oncles, la cuisine de tes tantes et le rire de tes cousins qui accompagnent tes paroles. Le paradis, c’est quand ils te disent que tu es chez toi avec eux, et si c’est ce que le pasteur haole qualifie d’enfer, alors remercie Dieu d’y être enfin ».

Kristiana Kahakauwila, 39 bonnes raisons de transformer des obsèques hawaiiennes en beuverie

À Kalaoa, sur la Grande Île d’Hawai’i © CC2.0/Sharon Hahn Darlin

La question de l’identité hawaiienne traverse le recueil ; elle taraude Becky, née et élevée à Las Vegas mais d’une famille hawaiienne qu’elle peut retracer sur des générations, autant que son petit ami Cameron, né et élevé à Hawai’i mais dont les parents viennent du Minnesota. Ils se disputent à cause d’un chien errant, un « poi dog » (bâtard) qui symbolise leur dualité. « Poi dog » est le surnom d’un autre personnage dans une autre nouvelle, une femme qui élève des coqs de combat. Elle reprend l’élevage de coqs de son père (on pense à la nouvelle « Coq de combat » de Medoruma Shun, écrivain d’Okinawa, dans L’âme de Kotaro contemplait la mer, Zulma, 2014). « Mon père avait coutume de dire qu’il avait les combats de coq dans le sang : le Chinois en lui aimait les paris, le Hawaiien aimait les combats, et le Philippin aimait les oiseaux. » Elle est métisse, mais aussi à la frontière entre masculin et féminin, ce qui dérange son amant : « « Tu n’as pas un comportement de dame quand tu vas aux combats. » Je lui ris au nez. Je ne pus m’en empêcher. « Tu m’as déjà vue faire la dame ? Je suis une tita, je serai toujours une tita. Si tu veux une dame, va chercher un māhū pour toi. » » Les mots ne manquent pas en hawaiien pour désigner ceux et celles qui ne correspondent pas aux stéréotypes genrés : une « tita » (dérivé de « sister », sœur) est un garçon manqué, un « māhū » (littéralement « au milieu ») un garçon efféminé ou une personne du troisième genre.

Dans les récits de Kristiana Kahakauwila, tout converge en un nœud qu’il serait vain de tenter de démêler : loyauté amoureuse, familiale, élans de solidarité, toutes les relations humaines sont mises à l’épreuve. Le basculement, individuel ou collectif, est également un thème fort dans le livre de Chantal Spitz, comme dans le reste de son œuvre. Incendie, élection, noyade, féminicide, mais aussi écocide : la nouvelle « J’eus un pays » évoque le spectre de la destruction d’un habitat (vie humaine et vie marine) pour construire une ville flottante (projet véritable qui n’a pas vu le jour). Écrit presque intégralement au présent, ce récit contient à la fois un avenir possible et un passé avéré, suspendant le pays dans une incertitude de mauvais rêve : « les résistants-malgré-eux revivent l’invasion coloniale de l’antan […] l’histoire trébuche et radote ». La langue de Chantal Spitz est une langue sans ponctuation, ce qui peut surprendre ou lasser, mais produit une sorte d’immédiateté, comme un appel à ne pas détourner les yeux. C’est une écriture cadencée, prose poétique, avec des rythmes ternaires et des rimes internes. La nouvelle « Ils ne diront rien » est une véritable polyphonie superposant la froideur clinique décrivant les blessures d’une femme battue, la violence haletante de son assassin, la rage contenue de sa fille aînée et le silence de ses enfants.

Deux recueils de Chantal T. Spitz et Kristiana Kahakauwila

Kristiana Kahakauwila © Melissa Mahoney

Dans les nouvelles de Kristiana Kahakauwila, la dualité est inscrite aussi dans la langue, car il y a différents anglais : l’officiel et les autres. « « Et si quelqu’un embêtait à moi ? – Si quelqu’un m’embêtait », avait rectifié l’Indien. Il avait été élevé en parlant res English, l’anglais des réserves, qui avait une cadence et un argot bien particuliers, mais maintenant que nous étions ensemble il tenait à ce que nous nous exprimions en bon anglais. » La traductrice, Mireille Vignol, rappelle que l’anglais et l’hawaiien sont les deux langues officielles d’Hawai’i et qu’elles se conjuguent pour former « le pidgin, le créole de Hawai’i ». Un pidgin est tantôt rassembleur, tantôt excluant : « pour moi… le pidgin était une différence supplémentaire qui me démarquait des autres ». Pour restituer dans les dialogues ce décalage linguistique, elle a travaillé avec Chantal Spitz, qui a suggéré par exemple la suppression de « que » (dans des phrases comme « Tu crois je suis aveugle ? »), « au plus près de certaines syntaxes polynésiennes », écrit la traductrice. Un choix qui fonctionne, d’autant que cette absence de « que » s’entend aussi à l’oral en France métropolitaine, se lit de plus en plus sur les réseaux sociaux. Un usage du « pays d’en bas / illettré obèse grossier / inadapté scolaire ininséré social inqualifiable professionnel », tel que le qualifient « ceux-là pleins de belle langue habiles communiquants » ? Si la question de l’indépendance de Tahiti concerne ses habitants (Chantal Spitz n’a jamais fait mystère de ses préférences politiques), les inégalités dans les domaines de l’éducation, de l’environnement et de la santé dénoncées par l’autrice tahitienne donnent à ses écrits une portée bien plus large.

Les îles du Pacifique ne sont ni des cartes postales, ni des territoires perdus. Quid de leurs habitants, qui ont pu avoir la sensation d’être renvoyés au statut de bâtard ou d’espèce menacée ? (« comme s’il suffit [sic] de questionner d’observer d’analyser l’autre pour le circonscrire l’enclaver le confiner dans des études des thèses des traités », écrit Chantal Spitz). Les deux autrices écrivent sur la dualité de chaque être et sur ce qui les menace tous, justement quand des oppositions binaires cristallisent les divisions et la violence. Elles pourraient se revendiquer « maudites sauvagesses » (pour reprendre l’expression d’Ann Antane Kapesh) et tourner le dos aux autres, mais, au lieu de cela, elles se mettent à la place de l’autre, que ce soit la touriste américaine qui paraît inévitablement frivole, la maîtresse coréenne qui éloigne un homme de sa femme et de ses enfants ou la chercheuse européenne qui risque de donner une vision déformée de la vie polynésienne.

Deux recueils de Chantal T. Spitz et Kristiana Kahakauwila

Chantal T. Spitz © Delphine Mayeur

Ultimes coups de pied dans la fourmilière : la remise en cause du trope de la femme-fleur (d’autant plus prégnant ici que les fleurs sont indissociables des représentations folkloriques des « vahinés ») et des schémas narratifs qui s’appuient sur le conflit. Les fleurs sont discrètement présentes chez Kristiana Kahakauwila, mentionnées l’air de rien à des moments clés. L’homme décrit dans « Portrait d’un bon père » offre un lei (collier de fleurs) à celle qui sera la mère de ses enfants alors qu’il vient de la tromper, avec ces mots d’une banalité confondante : « Des jolies fleurs pour ma jolie fleur ». L’intéressée n’y voit que du feu, ne se méfie pas davantage que la touriste qui passe la nuit avec un ancien détenu dans une autre nouvelle, comme tant de jeunes filles en fleur de par le monde : « Nous étions toutes comme ça en ce temps-là. […] Nous étions jeunes, naïves ». La femme au collier de fleurs qui sourit sur la carte postale n’existe pas, ou pas longtemps. Sous la plume de Chantal Spitz, la chercheuse venue d’ailleurs dit : « je ne sais pas encore que je ne vois que les fleurs et non les racines de celles que j’interroge ». Non seulement il s’agit de redonner à la femme, à la personne humaine, son intégrité – une personne vivante ne peut se résumer à un organe, à son corps ou à une caractéristique prise isolément – mais l’écriture elle-même restitue un processus évolutif tel qu’il existe dans tout organisme (cela fonctionne aussi pour le corps politique, le pluriel n’est pas là par hasard).

Écrire sur la dualité ne veut pas dire désigner des gagnants et des perdants. Écrire des phrases au présent ne signifie pas que l’on fait fi du passé ; les peuples du Pacifique rendent fréquemment hommage à leurs ancêtres à voix haute, en public, incorporant le temps d’avant dans l’ici et le maintenant, jusqu’à la fusion parfois : « Elle parlait toujours de l’histoire au présent […] pour Becky, le passé et le présent cohabitaient étroitement, se rencontraient dans sa mémoire ; cette union lui permettait de les superposer jusqu’à ce qu’ils deviennent comme l’océan et le ciel, sans délimitation discernable », note Kristiana Kahakauwila. Le texte se comporte alors comme Jupiter voulant parfaire son apparence humaine (c’est-à-dire mortelle) dans Amphitryon 38 de Jean Giraudoux (1929) : « Voilà que je sens mon cœur battre, mes artères se gonfler, mes veines s’affaisser… Je me sens devenir un filtre, un sablier de sang… L’heure humaine bat en moi à me meurtrir. » Rien de plus figé qu’une carte postale, rien de moins figé qu’un récit réussi.

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