Un Sud intangible

Les silences d’Ogliano, d’Elena Piacentini, est un court roman intrigant. Dès les premières pages, nous voici plongés dans les histoires d’un petit village du Sud. Nous sommes au milieu d’un été, que l’on imagine caniculaire, et les villageois viennent célébrer la fin des études de Raffaele, le fils de la famille d’aristocrates locaux, les Delezio. Le récit nous est conté depuis la perspective de Libero Solimane, un jeune adolescent qui observe, fasciné, la procession des notables. Au centre du tableau, s’impose la figure du vieux baron Delezio, qui est accompagné de sa femme, Tessa, « une rousse divine au teint d’ivoire et aux yeux de jade ». Mais, bientôt, la fête du village laisse la place au drame et à un crime qui pousse le narrateur à partir dans la montagne voisine.


Elena Piacentini, Les silences d’Ogliano. Actes Sud, 208 p., 19,50 €


Le village dont il est question, Ogliano, est une invention de Piacentini. Les noms des personnages suggèrent tous que nous sommes dans une bourgade du sud de l’Italie. La présence de carabinieri, par ailleurs, ne devrait pas laisser de doute. Néanmoins, la donnée géographique est volontairement omise par le narrateur.

La première phrase annonce à elle seule les grandes thématiques qui traversent le reste de l’ouvrage : « L’été, quand vient la nuit sur le village d’Ogliano, les voix des absents sont comme des accrocs au bruissement du vivant. » La formulation est élégante et reflète le classicisme du style de Piacentini. En première lecture, les « absents » dont il est question ici sont ceux qui ne participent pas aux festivités dans la grande villa des Delezio. Mais ce sont aussi, et surtout, toutes les références littéraires qui hantent le récit, et parfois, hélas, empêchent l’auteure de s’émanciper de ses nombreuses influences.

Les silences d'Ogliano, d'Elena Piacentini : un Sud intangible

En Sicile (2000) © Jean-Luc Bertini

L’écrivaine entend ainsi nous plonger dans un « Sud » quasi ancestral, où les traditions et les rites de passage semblent figés dans l’éternité. Le drame d’Ogliano pourrait ainsi se dérouler en 2022 comme il pourrait avoir eu lieu il y a deux siècles. On retrouve la centralité des liens familiaux, les légendes que l’on transmet de génération en génération, les amitiés et passions fondatrices de l’enfance. Il est aussi question d’injustice et d’inégalité sociale, à travers ce baron qui semble sorti du Guépard de Lampedusa. Il y a également la violence et la criminalité souterraine qui rongent le « Sud » et qui, là aussi sans que le nom en soit donné, renvoient aux mafias. On peut penser, pêle-mêle, à la description du Sud misérable chez Carlo Levi, à la jeunesse égarée de Campanie chez Elena Ferrante, et même parfois à l’éveil sexuel troublé chez Alberto Moravia. En d’autres termes, l’intertextualité bat son plein.

Souhaitant encore plus appuyer la dimension mythologique que ce « Sud » incarnerait, le narrateur se réfère de nombreuses fois à l’Antigone de Sophocle. Il explique, non sans un certain didactisme, que « la soif et l’abus de pouvoir, les querelles et les meurtres, la famille et les lois, la malédiction du malheur, le sacrifice et la fascination pour la mort, deux mille cinq cents ans après sa création, le texte parlait dans ma langue ».

Tout cela semble prometteur mais, en définitive, recenser Les silences d’Ogliano place le chroniqueur dans une situation délicate : la lecture de l’ouvrage est plaisante, le style est appliqué, et la trame devrait aisément séduire les amateurs de littérature italienne (dont le nombre est un critère non négligeable pour les maisons d’édition). Or, voilà qu’au fil des pages s’installe une sensation étrange de récit désincarné.

Les silences d'Ogliano, d'Elena Piacentini : un Sud intangible

Le roman s’apparente progressivement à un pur exercice de style. Celui-ci est plutôt efficace, il mobilise de nombreuses références culturelles, venues de la littérature ou du cinéma. On a rapidement le sentiment de connaître Ogliano, d’avoir déjà visité ce village au détour de précédentes lectures et d’avoir croisé par le passé des personnages qui ressemblaient à peu de chose près à ceux de Piacentini. Mais, au fur et à mesure, les enjeux narratifs en viennent à perdre de leur valeur. La trajectoire des personnages nous importe assez peu tant ils semblent sortis d’une matrice qui a savamment compilé les grands thèmes ayant forgé la littérature dite du Sud. Par moment, on en vient presque à se demander si ce « Sud » mythique qui inspire Piacentini n’est pas un « Sud » à la limite du cliché…

La lecture des Silences d’Ogliano rappelle à plusieurs égards Le soleil des Scorta, roman pour lequel Laurent Gaudé avait remporté le prix Goncourt en 2004. Dans les deux cas, il s’agit de revisiter les grands mythes de la littérature méridionale, on y retrouve le petit village isolé, la jeunesse marginale, les conflits qui se transmettent de génération en génération. Le soleil des Scorta relevait lui aussi ouvertement de l’exercice de style et encourait les mêmes critiques que celles énoncées ici pour Les silences d’Ogliano. Mais Gaudé avait réussi à dépasser le cadre de l’exercice de style en peignant des personnages incarnés. L’histoire des Scorta n’avait rien de très original mais la mécanique narrative nous entraînait, et permettait à son auteur de nous transmettre son amour des Pouilles.

Finalement, c’est cette capacité à retranscrire une vision personnelle du Sud qui manque aux Silences d’Ogliano, un souffle qui aurait permis au livre de ne pas être simplement un bon devoir répondant à l’exercice que l’auteure s’est consciencieusement assigné mais un ouvrage qui offrirait un nouveau regard sur ce Sud, qu’il soit réel ou de pure imagination.

Tous les articles du n° 147 d’En attendant Nadeau

;